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Avatar

En deux dimensions (largeur par hauteur, et sans lunettes 3D), Avatar tient-il encore la route ? Parvient-il à concilier un message écolo-tiersmondiste avec des moyens financiers et techniques quasiment illimités ? Bref, avant de révolutionner l’histoire du cinéma (qui en a vu d’autres), est-ce au moins un bon film ?

LE VRAI, LE FAUX ET LE RESTE

Il y a 19 ans, alors que Bush père fourbissait son armée pour « libérer » les champs pétrolifères du Koweit de l’occupation irakienne, Kevin Costner sortait en salles son premier film en tant que réalisateur, Danse avec les loups. Quel rapport avec Avatar ? Aucun au niveau budget (19 millions de dollars pour le premier, 300 millions pour le deuxième), aucun au niveau effets spéciaux. C’est vers le scénario que les points de convergence affluent : choc des cultures, armée d’invasion contre autochtones, monde civilisé contre sauvages, appât du gain contre fusion avec la nature... L’équivalent du lieutenant de cavalerie John Dunbar est ici le caporal des Marines Jake Sully, et lui aussi va faire ami-ami avec les indigènes au point de changer de camp et de sauver son âme. Qui a dit que personne n’a rien inventé depuis bien longtemps dans l’art de raconter des histoires ?

Or donc, sur une planète Pandora qui tient de la jungle tropicale (bonjour Le retour du Jedi) aux collines flottant dans les airs (merci Miyazaki et son Château dans le ciel) vivent les Na’vis, sortes de Cheyennes de l’espace, grands, bleus, avec un nez aplati et des oreilles pointues, armés d’arcs et de flèches, vêtus de pagnes et dotés d’une tresse faisant office de câble USB bien pratique pour se connecter à leur monture ou aux lianes de la forêt. Leur grâce déliée et leur adresse incomparable rend par contraste les humains fort laids et bien balourds. Là aussi, on ne peut s’empêcher de se souvenir comment, dans Danse avec les loups, les sioux semblaient bien plus civilisés que les soldats yankees.

Manque de chance, les Na’vis sont installés juste au-dessus d’un gisement d’un minerai très rare, très cher et très convoité par nous autres les humains. Pour déloger les autochtones, ces derniers ont deux stratégies : la connaissance et l’infiltration, en créant des avatars, ou la bonne vieille force de dissuasion des familles. Le soldat Jake Sully a donc été choisi pour créer un avatar, c’est-à-dire un double de lui-même ayant l’apparence et les caractéristiques physiques des Na’vis, pilotable à distance par le biais d’une sorte de caisson hyperbare. Or, Jake est paraplégique, et son avatar lui permet avant tout de marcher, de courir, de sauter, bref, de retrouver ce qu’il avait perdu. C’est le premier quart d’heure du film, et si on était vachard, on dirait que c’est le plus réussi. Pour information, Avatar dure deux heures quarante.

Car ce qui mine la puissance (réelle) du film, ce sont ses paradoxes, comme le décrit fort bien Jean-Luc Porquet dans le Canard Enchaîné du 16 décembre : film pacifiste ne lésinant pas sur les scènes de combat aérien à la Apocalypse Now, magnifiant la simplicité et la fusion avec Dame Nature au prix du plus gros budget de tous les temps, anti-impérialiste mais envahissant les salles du monde entier... On pourrait en ajouter un, qui n’est pas le moindre (ni le mieux exploité) : les scènes « réelles » avec de vrais acteurs bardés de prothèses technologiques et meurtrières contrastent fortement avec celles, entièrement en images de synthèse, sensées représenter la nature, sa faune et sa population primitive. C’est dire quel point de non-retour nous avons atteint...

Contrairement à Titanic, où un scénario solide et des personnages complexes (pour la plupart) tenaient la route face aux moyens techniques, Avatar souffre d’un récit assez faible d’où le ridicule surgit parfois (des scènes new age dans la forêt, des exosquelettes militaires particulièrement laids, l’inévitable Sigourney Weaver abonnée aux films avec extraterrestres, un général Marine particulièrement caricatural), en tout cas plus souvent que des pointes d’humour bienvenues (les monstrueux engins de chantier qui détruisent la forêt font bip-bip-bip quand ils reculent, et les hélicoptères de combat high-tech sont équipés d’un bon vieux rétroviseur de Renault 5). Le tout est empreint d’une naïveté insondable propre aux blockbusters. Qu’en penseront les Na’vis contemporains que sont les Irakiens et les Afghans ?

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