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Bartleby, ou la liberté de dire non

156 ans après, la nouvelle d’Herman Melville marque toujours autant. Avec son personnage devenu un héros de la littérature en quatre mots (« je préfèrerais ne pas »), l’auteur de Moby Dick inventait un nouveau genre, l’absurde. Article publié sur Envrak.fr

Nous sommes en 1853. Herman Melville a 34 ans, il vient de publier ce qui sera reconnu, cinquante ans plus tard, comme un monument de la littérature mondiale (Moby Dick). Mais il a besoin d’argent, et cherche à placer des textes plus courts dans des périodiques. Le Putnam’s Monthly Magazine de New York accepte sa nouvelle, Bartleby the scrivener (Bartleby le scribe). Bien avant Kafka ou Beckett, il invente en moins de 80 pages ce qui deviendra la littérature de l’absurde. Mais au-delà de ça, Bartleby est surtout un texte sur la liberté absolue que possède au fond de lui chaque être humain, celle de dire non.

Bartleby est embauché par un homme de loi de Wall Street en tant que copiste. Son travail est à la fois simple et sans aucun intérêt : il doit recopier du matin au soir des textes secs. Au début, il s’acquitte de sa tâche, méthodiquement. Puis la machine bien huilée s’enraye. De son coin de bureau obscur, Bartleby fait vaciller les certitudes les plus établies, invente un étrange rapport de forces où il ne cède pas un millimètre de terrain.

La réponse du scribe à son employeur (qui n’a pas l’habitude d’être contredit), « I would prefer not to » (« je préfèrerais ne pas ») est désormais l’une des plus connues de la littérature anglaise. C’est aussi une réponse universelle, patrimoine commun de tous ceux qui, dans l’histoire, se sont rebellés contre l’ordre établi, contre l’injustice, la violence d’Etat ou l’arbitraire.

On retrouve ce refus chez les soldats français qui désobéissaient à leurs officiers pendant les charniers de la première guerre mondiale, chez les résistants qui ont caché des juifs sous l’occupation, chez les porteurs de valises pendant la guerre d’Algérie, les objecteurs de conscience, ceux qui viennent en aide aux sans-papiers ou ceux qui se battent pour préserver leur emploi menacé de délocalisation. Tous ceux, en somme, qui se dressent contre le système, ce système qui ne voudrait surtout pas leur laisser le temps de penser et de réfléchir, et qui disent « je préfèrerais ne pas ». Nous sommes tous des Bartleby.

Herman Melville, Bartleby, traduit par Jean-Yves Lacroix, éditions Allia.

Dernier livre paru

A paraître le 2 novembre