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Ce n’est qu’un début

Des enfants de 4 ans autour d’une bougie allumée, une parole qui se libère, des échanges sur l’amour, la mort, la différence, la richesse ou la liberté : voilà ce qu’il est possible de faire avec des maternelles. On comprend mieux pourquoi certains préfèreraient les voir disparaître.

Une petite lumière qui ne s’éteindra plus

Voilà un film qui pourrait former une trilogie de l’éducation avec Etre et avoir et Entre les murs : le premier racontait le quotidien d’une école primaire de village, le second témoignait des méthodes d’un prof de français dans un collège parisien. Ce n’est qu’un début se passe en maternelle, chez les moyennes et grandes sections (4-6 ans). Là, dans cette école Jacques-Prévert nichée au milieu des lotissements et des tours de la banlieue sud de Paris, une enseignante, Pascaline Dogliani mène depuis 2006 une expérience étonnante : faire de la philosophie avec les enfants. Deux fois par mois, elle les fait assoir en cercle, et au milieu, elle pose une bougie qu’elle allume. Ce dispositif ingénieux marque ainsi le temps consacré à la réflexion et aux échanges, mais les réalisateurs s’en emparent comme d’un fil rouge qui court tout le long du film. Cette flamme qui jaillit symbolise joliment l’éveil des enfants à leur monde intérieur et la compréhension de ce qui les entoure.

Car même à quatre ans, on peut aborder des choses sérieuses : l’intelligence, la liberté, l’amitié, la richesse, l’autorité, l’amour, la mort... avec une fraîcheur et une spontanéité que l’on ne trouve sans doute qu’à cet âge. Tout le talent de l’enseignante, c’est de mettre les enfants en confiance pour faire traduite les pensées en mots et les faire descendre du front à la bouche. A libérer la parole.

Jean-Pierre Pozzi et Pierre Barougier ont passé deux années scolaires à Jacques-Prévert. Ils ont filmé les enfants dans la cour de récréation, à la sortie de l’école au crépuscule troué par les lumières de Noël ou pataugeant sous le préau pour lutter contre la canicule. Ils en ont suivi quelques-uns chez eux, avec leurs parents. En classe, ils ont trouvé la bonne distance, celle qui permet de les cadrer serré sans pour autant perturber le déroulement des séances.

On parie que certaines répliques deviendront vite célèbres, comme celle de la petite Inès sur la grave question de mettre le Nutella au frigo ou dans le placard, Yanis et son code de l’amour, Louise qui explique qu’au ciel, il y a la Vierge Marie avec le Père Noël ou Kyria constatant que les animaux ont décidément plus de poils que les parents. Mais il passe dans ces échanges des moments très forts, comme lorsque est abordée la question de la différence et que vient naturellement celle de la couleur de peau. Ou quand Louise, parlant de son père handicapé, affirme gravement : « je l’aime comme il est, il m’aime comme je suis. »

La clé du film, c’est dans le générique de début qu’on la trouve : sur un travelling en voiture qui nous fait découvrir le Mée-sur-Seine, on entend à la radio Xavier Darcos, ministre de l’éducation en 2008 parler des enseignants de maternelle. « Est-ce qu’il est vraiment logique, alors que nous sommes si soucieux de la bonne utilisation des crédits délégués par l’Etat, que nous fassions passer des concours bac +5 à des personnes dont la fonction va être essentiellement de faire faire des siestes à des enfants ou de leur changer les couches ? » Tout est dit. Ce n’est qu’un début est une réponse cinglante, joyeuse et définitive à tous les éteigneurs de bougie.
 


 

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