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Che

Après Walter Salles et son Carnets de voyage, Steven Soderbergh s’est attaché à raconter l’histoire d’Ernesto Guevara, ou du moins deux périodes clé : la conquête de Cuba en 1958 et la guerilla en Bolivie en 1967. Le résultat est plutôt contrasté.

DANS LA NASSE

L’auteur de l’incroyable Sexe, mensonges et vidéo adaptant en deux parties la biographie de Che Guevara, voilà bien un projet curieux. Mais pas plus, somme toute, que celui de Joann Sfar racontant la vie de Serge Gainsbourg. On se souvient, il y a quelques années, de Carnets de voyage réalisé par le Brésilien Walter Salles avec, dans le rôle du jeune Ernesto, le Mexicain Gael Garcia Bernal. On avait là un Che d’avant l’épopée, sillonnant l’Amérique du sud à moto avec son copain Granado et se frottant pour la première fois avec la misère et l’oppression.

Le projet de Soderbergh est différent et complémentaire : ce qu’il montre dans son dyptique (deux fois deux heures dix), c’est d’une part la conquête, aux côtés de Castro, de Cuba en 1957-1958 qui s’achèvera par la fuite de Fulgencio Batista le 1er janvier 1959. Et d’autre part la calamiteuse opération clandestine bolivienne de l’année 1967, terminée comme on le sait par l’exécution du Che le 9 octobre à la Higuera [1].

Premier point positif, et ce n’est pas négligeable, le film est tourné en espagnol. La ressemblance de Benicio Del Toro avec le Che n’est pas frappante, mais c’était déjà le cas avec Gael Garcia Bernal. L’interprétation de l’acteur d’origine portoricaine est sobre, moins romantique et plus dure que celle du Mexicain. La première partie, tournée en cinémascope, est une variante de film de guerre qui prend son temps, qui s’attarde sur les relations que Guevara, mi-combattant mi-médecin, entretient avec les guerrilleros.

Le film est monté en alternance à partir du séjour du Che à New York en décembre 1964 (où il prononce un fameux discours au siège de l’ONU), tourné en noir et blanc façon reportage d’époque [2] entrecoupé de longs flash-backs sur sur la conquête de Cuba. A une journaliste états-unienne, il explique ainsi qu’« un vrai révolutionnaire est guidé par l’amour. L’amour des hommes, de la justice et de la vérité. » Autant de critères plutôt éloignés du stalinisme... Son charisme est le même au cœur de l’empire capitaliste que dans la Sierra Maestra. Mais, et c’est paradoxal au sujet d’un grand asthmatique, le film manque de souffle. Soderbergh hésite visiblement entre la reconstitution fidèle (sans jeu de mots) et quelque chose de plus contemplatif, plus personnel.

Dans la deuxième partie, le réalisateur a visiblement choisi. Tourné dans un numérique qui affadit les couleurs et évite toute tentation de grand spectacle, et dans un format d’image réduit (1,78), Guerilla est construit en cercles concentriques dont le centre est cette petite école du village de La Higuera ou Che Guevara sera exécuté par l’armée bolivienne, conseillée par la CIA et les Rangers de l’armée des Etats-Unis. Dès le début, une fois Guevara installé dans le camp d’entraînement clandestin, il est clair que tout ira de travers : les guerilleros boliviens sont peu motivés, les paysans méfiants et les communistes locaux ne coopèrent pas.

A quel moment Guevara comprend-il que la voie est sans issue ? Nul ne le sait. Mais le film montre parfaitement la nasse qui se referme autour des combattants. Traqués par l’armée bolivienne, pourchassés par la CIA qui déploie des moyens sans commune mesure, les insurgés n’ont strictement aucune chance de s’en sortir vivants. Plus la fin approche, plus le film se dépouille, la caméra se faisant subjective quand le Che est blessé à la jambe juste avant sa capture. La veille de son exécution, le président bolivien Barrientos reçoit des responsables de la CIA. C’est probablement là que s’est joué le sort du Che. Et, involontairement, son statut d’icône révolutionnaire.

[1Pour plus de détails sur la vie de Guevara, lire Che, de Pierre Kalfon, éditions Points Seuil

[2comme l’a fait Oliver Stone pour JFK

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