C’est arrivé un 14 février. Un 14 février, parfaitement ! Le jour de la Saint-Valentin. La vie a de ces ironies, parfois. Il n’y a même pas pensé, Jonas. Il faut dire que ça fait bien longtemps qu’il n’a plus été amoureux. Et qu’il n’est pas prêt de l’être à nouveau. Enfin, il faut s’entendre sur le terme amoureux. Si c’est juste regarder les filles dans la rue, les accompagner quelques secondes du regard, les imaginer ruisselantes sous la douche, alors oui, Jonas est encore amoureux, bien sûr.
Mais si on dit amoureux dans le sens de vivre une relation amoureuse, avec des rendez-vous, des chandelles et tout le tralala, ça, c’est terminé pour Jonas. Alors, vous pensez bien que ce 14 février, la Saint-Valentin lui est placé largement au-dessus de la tête.
Pourquoi alors Jonas s’est-il arrêté dans ce bureau de tabac, ce vendredi-là ? Il n’a pas besoin de timbres, pour écrire à qui ? Il n’a pas besoin de cigarettes, fumer est un luxe qu’il ne peut plus s’offrir désormais. En fait, Jonas n’est pas entré directement dans le bureau de tabac, il s’est arrêté d’abord devant la boutique. Devant la boutique, il y a un trottoir. Et sur le trottoir, une clocharde.
Jonas n’a rien contre les clochards. A chaque fois qu’il le peut, il leur donne un peu d’argent, et s’il n’a pas d’argent, il s’accroupit quelques instants et il leur parle. Oh, il ne dit rien de très important, mais ces quelques mots, ces gestes qu’il fait vers eux, ça leur redonne une petite parcelle de dignité.
Ce vendredi-là, dans le porte-monnaie de Jonas, il y avait un billet de dix euros. Et quelques pièces. Pourquoi a-t-il décidé de donner le billet à la mendiante ? Une intuition, le hasard, l’humeur du moment. Allez savoir. Comme d’habitude, il s’est accroupi, il a dit bonjour, de sa voix basse et chaleureuse. Sous son châle noir usé jusqu’à la corde, la vieille femme a incliné lentement la tête, pour lui rendre son salut. Puis il a sorti son porte-monnaie de sa poche, il l’a ouvert, il a regardé son contenu, et il a sorti le billet.
Il l’a plié en quatre et s’apprêtait à le poser dans la paume creusée de la vieille. C’est à ce moment précis que ça s’est passé. La main de la clocharde s’est refermée sur le poignet de Jonas et l’a serré, comme un naufragé s’agrippe à son sauveteur. Et elle lui a dit ceci :
— C’est ta chance, mon fils. Aujourd’hui. Pas demain. Prends ta chance, et fais le bien autour de toi. Fais-le. Après, tu pourras partir. Fais-le. Aujourd’hui. Va, maintenant. Allez.
La vieille a tiré le billet des doigts de Jonas, et elle a lâché son poignet dans laquelle ses ongles ont laissé des marques. Jonas l’a fixée un instant, mais il n’a rien pu lire dans ses yeux morts. C’est comme s’il n’avait jamais existé.
Ensuite, il s’est levé sans dire un mot. Juste un peu trop vite : un vertige l’a enveloppé brusquement, et il a dû se rattraper au poteau de signalisation pour ne pas se retrouver par terre. Saloperie de vertiges. Ils l’attendent au coin du bois, et au moment où il n’y pense plus, ils lui sautent à la gorge pour lui faire lâcher prise. Ce n’est rien, juste l’estomac vide, il faut manger un peu, s’est dit Jonas sans y croire. Une petite barre chocolatée, n’importe quoi dans le genre fera l’affaire.





