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Dans la brume électrique

Un lac de Louisiane, un tournage de cinéma investi par la Mafia, le cadavre d’un Noir enchaîné mort depuis trente-cinq ans et les fantômes de soldats confédérés : en 1992, James Lee Burke livrait un roman hors normes dans lequel tout peut arriver.

On dirait le Sud

Trois fléaux hantent la Louisiane : le souvenir de la guerre de Sécession, avec des munitions régulièrement recrachées par le sol détrempé du Delta du Mississipi, celui d’un racisme rampant jusque dans les années cinquante et la menace que font planer les éléments naturels comme les ouragans. Dans la brume électrique avec les morts confédérés (titre original du roman dans sa première édition française de 1995) rassemble ces trois fléaux et les confrontent à David Robicheaux, le flic emblématique de l’œuvre de James Lee Burke, dans une histoire où comme toujours vont resurgir des bribes de son passé.

Tout le talent de Burke est de corrompre sans en avoir l’air les codes du roman policier en y introduisant des ingrédients inattendus, en l’occurrence des visions qui semblent tout droit sorties d’un trip au LSD, dans lesquelles Robicheaux échange des propos avec un général sudiste mort cent vingt ans plus tôt. Sauf que pour des visions, ces passages ont des couleurs étonnament réalistes, d’autant qu’ils sèment dans le monde réel des indices troublants.

Il faut dire que Robicheaux est un alcoolique repenti, et que c’est un acteur de cinéma, lui-même alcoolique pratiquant, qui évoque le premier une vision d’une troupe de soldats confédérés sortant de la brume, au bord d’un lac où se déroule un tournage. Hallucination de poivrot toxicomane ? Peut-être.

Mais quand le général John Bell Hood, à la tête d’un détachement de soldats sudistes fuyant les combats, l’interpelle directement dans un champ noyé de brume au beau milieu de la nuit, Dave Robicheaux l’accueille comme un vieil ami, et tant pis si personne ne le croit quand il évoque cette étrange rencontre.

Après tout, quand on enquête simultanément sur des assassinats particulièrement sordides commis sur des jeunes filles, et sur les mobiles des meurtriers d’un Noir enchaîné dont le cadavre est retrouvé trente-cinq ans après les faits, un peu de renfort n’est pas de trop.

L’autre personnage du roman, l’agent spécial Rosie Gomez, représente le FBI, que les flics de Louisiane rebaptisent Foutoir, Boxon et Incompétence. En général, dans les polars américains, les agents du FBI arrrivent comme un cheveu sur la soupe et mettent à mal les enquêtes les mieux engagées par leur arrogance, leur sens des priorités assez contestable et leur méconnaissance du terrain.

Rien de tout cela avec James Lee Burke. Rosie Gomez a elle aussi une histoire personnelle chargée, comme Robicheaux, et elle s’en sert comme d’une boussole interne pour faire la part des choses. Car Robicheaux, pour venir à bout de ceux qu’ils traquent, franchira plusieurs fois la ligne jaune qui sépare, en théorie, le monde des truands de celui des forces de l’ordre.

Le sixième roman publié aux Etats-Unis par Burke est celui qui a poussé des critiques littéraires à citer James Faulkner à son propos. Ses évocations des odeurs, des couleurs et de la texture du vieux Sud et ses échappées historiques et métaphysiques donnent en tout cas à Dans la brume électrique une place singulière dans la littérature de genre contemporaine.

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