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Dans le scriptorium

Qu’arrive-t-il à un auteur de fiction quand il est retenu prisonnier par ses propres personnages ? C’est ce que raconte Paul Auster dans son treizième roman, le plus court (147 pages) mais pas le moins déroutant. Un brillant exercice de style en forme de testament littéraire qui laisse le lecteur sur sa faim.

D’avant en arrière en tournant en rond

Une des figures essentielles de l’œuvre de Paul Auster, c’est la mise en abyme. L’auteur Paul Auster écrit l’histoire d’un personnage qui raconte lui-même l’histoire d’un autre personnage, lequel témoigne d’une histoire, etc... Quand c’est réussi, comme dans Le conte de Noël d’Auggie Wren ou plus récemment dans Le livre des illusions, la frontière entre la réalité et la fiction s’estompe et le roman devient un gigantesque trompe-l’œil. Mais parfois, la mayonnaise ne prend pas. Et dans ce cas, les ficelles apparaissent, le lecteur est tenu à distance.

Avec Dans le scriptorium, Paul Auster signe un livre étrange, une sorte de nouvelle un peu longue (147 pages) et aux accents curieusement testamentaires. Rien ne dit, évidemment, que ce roman sera le dernier de l’écrivain de Brooklyn, qui vient tout juste de fêter ses soixante ans (le 3 février 2007). On lui souhaite encore une longue carrière, lui qui a été reconnu sur le tard (à la fin des années 80 en France). Mais comment définir autrement un roman dont le sujet est un écrivain âgé, enfermé dans une chambre (comme dans la Trilogie new-yorkaise) par les propres personnages de son œuvre ? Dans un remarquable entretien au magazine Lire de février 2007, Paul Auster admet que le personnage principal du Scriptorium, Mr. Blank, pourrait être lui-même dans vingt ans. Avec toujours son extraordinaire sens de la formule, quand il parle de la vieillesse : « Quand on est jeune, on n’imagine pas que l’on pourra un jour vieillir. Alors on gaspille le temps, on abîme le présent. L’âge vous apprend à ne plus perdre une seule de vos journées. De ce point de vue, c’est très intéressant. »

S’il est plutôt décevant par son côté artificiel et elliptique, Dans le scriptorium laisse entrevoir, par instants, le grand roman sur la création littéraire qu’il aurait pu être. Il y a tout d’abord les premières pages, dans lesquelles le décor se matérialise littéralement au moment où il est nommé (et semblait ne pas exister juste avant). Il y a aussi l’étrange amnésie de M. Blank, dont on ne sait si elle est due à l’âge ou aux médicaments qu’on lui administre. Ou, tout simplement, si elle n’est pas le fait qu’avant que l’on lise son histoire, M. Blank n’a jamais existé. Un personnage de roman a-t-il de la mémoire ?

Il y a enfin, comme presque toujours chez Paul Auster, l’histoire dans l’histoire, qui évoque la conquête de l’ouest et le génocide des Amérindiens. Et même mieux, puisque dans cette histoire, il y a un narrateur, en fait un prisonnier (comme Blank lui-même est prisonnier dans sa chambre) qui raconte pourquoi il est privé de liberté. Et cette histoire dans l’histoire, c’est Blank lui-même qui va se charger d’en imaginer la fin. Vertige labyrinthique, on le voit, mais qui nécessite pour fonctionner des personnages moins fantômatiques que Blank et ses geôliers (curieusement interchangeables). Dommage. La description d’un fauteuil de cuir (« pas doté uniquement de la capacité de se balancer d’avant en arrière, il peut aussi tourner en rond ») vaut aussi pour le livre.

C’est désormais au cinéma que Paul Auster va faire parler de lui : il termine le montage de son nouveau film, La vie intérieure de Martin Frost. Tiens, Martin Frost, un des personnages du Livre des illusions, ou plus exactement, un personnage d’un film muet décrit dans le roman. Film muet dont Auster aurait écrit le scénario à la fin des années soixante, et qui va se retrouver porté à l’écran, et publié en mars chez Actes Sud sous forme... de scénario. La mise en abyme, on vous dit.

Dernier livre paru

A paraître le 25 octobre