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Dissident dans la révolution

C’est l’histoire, passionnante et souvent déprimante, d’une des plus grandes figures du 20e siècle : l’écrivain, journaliste et révolutionnaire Victor Serge, qui passa le plus clair de sa vie en exil et mourut dans la misère à 57 ans.

De l’inconvénient de voir clair trop tôt

Si elle n’exonère pas de lire à la source les textes de Victor Serge (Mémoires d’un révolutionnaire, Retour à l’ouest, S’il est minuit dans le siècle, l’Affaire Toulaev, les Années sans pardon]), la biographie de Susan Weissman apporte un éclairage intéressant sur la vie hors normes de l’exilé russe entre 1917 et sa mort en 1947. Comme il s’agit essentiellement d’une biographie politique, on n’y apprendra pas grand chose sur ses années de jeunesse, celles où il est proche des milieux anarchistes (et notamment la Bande à Bonnot), ni sur sa vie privée.

Ce qui frappe plus particulièrement à la lecture de ces 400 pages très denses, c’est l’extrême lucidité de Serge, qui fait de lui un homme très en avance sur son temps, capable de voir très vite l’acide qui va corrompre le processus révolutionnaire : l’absence de démocratie et de contre-pouvoir et la toute-puissance de la répression. C’est aussi son extrême droiture, la fidélité durant toute sa vie à son idéal révolutionnaire émancipateur qu’il défendra contre les staliniens évidemment, mais aussi contre Trotsky. Ce dernier ne se privera pas de l’abreuver d’injures à la fin des années trente, peu avant sa mort à Mexico.

Sa lucidité et sa droiture donnent à Serge, avec le recul, l’aura d’un George Orwell, d’un Jean Jaurès, ou pour prendre un exemple plus récent, d’un Vaclav Havel. Mais beaucoup plus que ces trois-là, Serge aura payé le prix fort : emprisonné en France pour sa proximité avec les anarchistes, exilé une première fois en Catalogne, incarcéré à nouveau en France où il est interdit de séjour, expulsé vers la Russie en 1919, arrêté une première fois en 1928 par le pouvoir soviétique, puis une deuxième fois en 1933 avec à la clé trois ans de déportation, bouclé à Marseille dans un bateau pendant la visite de Pétain en décembre 1940, détenu pendant plusieurs semaines à la Martinique dans un camp de prisonniers pendant la fuite vers le Mexique...

De précieux manuscrits décrivant les milieux anarchistes du début du siècle ou les premiers mois de la révolution russe se perdent pendant sa déportation, sont confisqués et lui sont finalement arrachés alors qu’il rejoint la Belgique après son expulsion d’URSS en 1936. Traqué par le Guépéou et le NKVD pendant qu’il est en Europe, il est surveillé de près par le FBI sitôt débarqué en Amérique centrale. Enfin, toute sa vie il souffre de privations, ne mange pas à sa faim et vit dans le dénuement.

La biographie de Susan Weissman revient en détail sur le rôle des écrivains français dans la mobilisation qui lui a permis d’éviter les procès de Moscou (à partir de l’été 1936) et une mort certaine : André Gide, Romain Rolland et André Malraux. Elle raconte aussi la fuite de Paris en juin 1940 au moment de l’invasion allemande, et le comportement déshonnorant de Jean Giono : l’écrivain pacifiste avait proposé à Serge de l’accueillir en cas de besoin, mais quand ce dernier est venu frapper à sa porte, l’auteur du Hussard sur le toit a refusé de lui ouvrir.

Un autre épisode, étonnant, est la parenthèse presque heureuse de la villa Air-Bel à Marseille à l’automne 1940. Mary Jane Gold, une des organisatrices du Centre américain de secours de Varian Fry, loue cette grande maison (18 pièces) qui accueille une incroyable troupe d’intellectuels en fuite. Outre Varian Fry et Victor Serge (qui est là avec sa deuxième femme, Laurette Séjourné et son fils, Vlady), on y trouve André Breton et, le dimanche, Max Ernst, André Gide, Jean Malaquais et de nombreux surréalistes de passage.

Mary Jane Gold décrit ainsi Victor Serge qui a alors cinquante ans :

« Il avait les manières d’un prince, marchait et se comportait comme un véritable gentleman et pourtant, il était depuis sa naissance un communiste, un révolutionnaire. »

Lequel Serge, tout gentleman qu’il était, n’appréciait pas trop de voir André Breton (pourtant accompagné de sa femme Jacqueline) tourner autour de la très belle Laurette...

Le livre raconte aussi que George Orwell a tenté de faire publier en Angleterre les Mémoires d’un révolutionnaire en 1945, et que plusieurs lettres ont été échangées entre les deux hommes pour envisager l’envoi du manuscrit par la poste (Serge n’en a qu’un seul exemplaire). C’est le seul point de jonction entre les deux plus grandes figures morales du socialisme du siècle dernier, et on se plait à imaginer ce qu’aurait donné une rencontre si Victor Serge avait vécu assez longtemps pour lire 1984 (publié en 1949).

En novembre 1947, Serge écrit depuis le Mexique à André Malraux pour renouer avec lui et solliciter son aide pour rentrer en France. Six jours plus tard, il est foudroyé par une crise cardiaque et meurt dans un taxi à Mexico. Nul ne sait si sa mort est naturelle ou s’il a été assassiné par le Guépéou. Ainsi disparaît à 57 ans un des derniers grands révolutionnaires. Staline lui survivra plus de cinq ans.

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