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Dôme

Il ressemble beaucoup au Fléau, sans le pénible côté Ancien Testament, et avec un point de départ inversé : plutôt que vider un pays et y faire errer des survivants, pourquoi ne pas enfermer tout un village sous une cloche indestructible ? C’est Dôme, un roman du 21ème siècle signé Stephen King.

Ce qui nous attend tous

En 1976, un an après la sortie de Salem et un an avant celle de Shining, Stephen King attaquait le manuscrit de Dôme. Il l’abandonna au bout de deux semaines, mais les bonnes idées ne meurent jamais. Deux ans plus tard est publié le Fléau, ce qui explique l’étonnante ressemblance entre ces deux romans, deux des plus longs écrits par King : récit choral, multiplicité des personnages, étude ethnographique d’un groupe humain placé dans des circonstances extrêmes, roman traversé par les grandes peurs de son époque (guerre bactériologique pour le premier, réchauffement climatique pour le second).

Mais il y a aussi une différence de taille entre le Fléau et Dôme : dans le premier, Stephen King vide son pays (et le monde) où se regroupent quelques survivants livrés à l’immensité du territoire. Dans le second, il fait le contraire, en mettant littéralement sous cloche un village du Maine, créant un milieu closqui va vite devenir irrespirable.

Comme dans le Fléau où l’épidémie de supergrippe n’est qu’un prétexte (un McGuffin cher à Hitchcock) pour l’expérience de laboratoire menée par King, l’origine du dôme — un champ de force invisible et infranchissable d’une hauteur de 15 kilomètres) a peu d’importance dans le récit. Ce qui compte, ce n’est pas le pourquoi, mais le comment : comment vont réagir les deux mille habitants pris au piège ? Par la solidarité et la mise en commun des biens essentiels (eau potable, nourriture, combustible) ou par le déchaînement des rancœurs, des magouilles, des abus de pouvoir, et pour finir des meurtres ?

Puisque nous sommes dans un roman de Stephen King [1], on se doute de la réponse. Mais, et c’est là où Dôme ne tombe pas dans les travers du Fléau, ici pas de combat biblique entre un envoyé du Diable (Randall Flagg) et une missionnaire de Dieu (mère Abigaël). Juste la description, terrifiante, d’une Amérique d’extrême-droite qui invoque Jésus toute les cinq minutes, prête à tous les traffics et férocement opposée au pouvoir central, d’autant plus quand il est incarné par un métis du nom d’Obama.

Big Jim Rennie, vendeur de voitures d’occasion et deuxième conseiller (premier adjoint) de Chester’s Mill incarne cette Amérique à la droite de Bush, celle que flatte Sarah Palin et le mouvement des Tea Party. Comme George W pour qui le 11 septembre a été une bénédiction (permettant les lois liberticides, escamontant les scandales financiers et ouvrant des crédits illimités à une armée toute puissante), Big Jim voit dans le Dôme non pas une catastrophe inexplicable mais un signe du Ciel : son heure est venue. La ville lui appartient, et l’occasion est belle de faire disparaître toute trace de l’énorme traffic dont il est à la tête.

Face à lui, un vagabond qui s’apprêtait à quitter la ville quand le Dôme est tombé : Dale Barbara, brave type, excellent cuistot, mais aussi ex-soldat revenu d’Irak et hanté par une scène d’un gymnase de Fallujah. Le bouc émissaire parfait.

La particularité de Dôme, c’est que la durée de l’histoire est plus courte que le temps qu’il faut pour lire les deux tomes (1200 pages, une bonne dizaine de jours de lecture). Ce qui contribue à rendre palpable la perte de repère des habitants, repères spatiaux (un lieu clos dont la limite est invisible) et temporels. Quant aux limites et aux règles qui régissent la vie en société, elles ont tôt fait de voler en éclats.

Enfin, Dôme est une belle et terrifiante parabole sur le réchauffement climatique : privée de vent et de pluie, Chester’s Mill voit la pollution de l’air grimper à toute vitesse en même temps que la température, même si l’action a lieu à quelques jours d’Halloween, donc fin octobre. L’utilisation des voitures, des générateurs au propane et la multiplication des incendies rendent chaque jour plus difficile le simple fait de respirer. En cela, Chester’s Mill préfigure ce qui nous attend à brève échéance.

Il est révélateur que la raison que King invoque pour avoir abandonné la première version de Dôme en 1976 est son manque d’informations sur les conséquences climatiques d’une telle situation. Trente ans plus tard, on en sait malheureusement beaucoup plus sur la question.

[1Son meilleur depuis l’extraordinaire Sac d’os, et l’un des cinq plus réussis à mon goût avec Dolores Claiborne, Jessie et Rose Madder.

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