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Forts comme onze Turcs

Intégrée à l’Europe du foot depuis 1962, la Turquie sort d’une décennie prometteuse, qui aura vu des joueurs nés en Allemagne porter le maillot de la sélection du Bosphore, pendant que des enfants d’immigrés turcs devenaient internationaux allemands. Article paru sur Envrak.fr->http://www.envrak.fr/article-411-fo...].

Si l’Union européenne ne s’est pas encore décidée à intégrer la Turquie, l’UEFA (l’autre union européenne, celle du football) l’a fait depuis 47 ans. Le 2 décembre 1962, la sélection nationale turque, qui s’était illustrée huit ans plus tôt lors d’une Coupe du monde en Suisse, affronte l’Italie à Bologne. Les Turcs perdent 6 à 0, mais cette première participation à une Coupe d’Europe des Nations marque officiellement l’entrée de l’ancien empire ottoman sur le continent européen.

Au niveau des clubs, c’est un an plus tard que le Galatasaray Istanbul fait ses débuts en Coupe d’Europe des champions, à l’automne 1963, avec une belle victoire sur le Ferencvaros Budapest 4 à 0. En parallèle, la Commission européenne signe le 12 septembre 1963 un accord d’association avec la Turquie, accord sensé jeter les bases d’une future adhésion. En décembre 1999, le Conseil européen d’Helsinki accorde le statut de candidat à l’intégration à la Turquie.

Par une coïncidence étonnante, c’est justement à partir des années 2000 que les footeux turcs vont commencer à faire parler d’eux : un titre européen en club avec le Galatasaray (coupe de l’UEFA en 2000), une demi-finale mondiale en 2002 en Corée du Sud (où la sélection sera battue deux fois par le Brésil, futur vainqueur de l’épreuve), et une demi-finale lors du dernier Championnat d’Europe en Suisse en 2008. Des belles performances qui manquent toutefois de régularité, puisque la sélection nationale ne s’est pas qualifiée pour la prochaine Coupe du monde, et a chuté de la dixième à la 39e place mondiale (sur 200).

En mai 2005, pour la première fois de l’histoire, une finale de compétition européenne (la Ligue des champions) s’est disputée en Turquie, dans le stade olympique Atatürk d’Istanbul, construit en 2001 par les architectes du stade de France dans la perspective de la candidature turque pour les Jeux olympiques 2008 (finalement attribués à Pékin). Pour l’anecdote, le stade se situe sur la partie occidentale d’Istanbul, sur le continent européen. Enfin, la Turquie est officiellement candidate à l’organisation de l’Euro 2016. Décision en mai prochain.

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A gauche, Hamit Altintop, international turc né en Allemagne, à droite, Mehmet Scholl, international allemand d’origine turque. Au centre, un poster du magazine Bild le 25 juin 2008 : « à la fin, c’est l’amitié qui gagne ».

L’histoire récente du football turc croise celle de trois autres pays : l’Allemagne, la Suisse et l’Arménie. Voyons cela de plus près. Depuis les années soixante, le nombre d’habitants turcs ou d’origine turque (deuxième et troisième génération) en Allemagne n’a pas cessé d’augmenter : c’est désormais la première communauté immigrée avec près de trois millions de ressortissants, dont 150 000 à Berlin.

Et, grande première en 1995, Mehmet Scholl a été sélectionné en équipe d’Allemagne. Né en Allemagne en 1970, à Karlsruhe, de père turc, il remportera un Championnat d’Europe en 1996 et comptera 36 sélections, jusqu’en 2002. Deux autres joueurs issus de la communauté turque suivront, Mustapha Dogan en 1999 et Malik Fathi en 2006 (deux sélections chacun). Les autres professionnels allemands d’origine turque ont préféré choisir la sélection au croissant de lune.

Autant dire que le match Turquie-Allemagne du 25 juin 2008 à Bâle (championnat d’Europe) avait une valeur symbolique forte, d’autant que les deux pays s’étaient déjà rencontrés en Suisse lors de la Coupe du monde 1954 (l’Allemagne avait gagné 4 à 1, puis 7 à 2 lors d’un second match pour départager les deux équipes). Spécialiste des renversements de situation improbables et des fins de matches hitchcockiennes, la Turquie s’inclinera finalement 3 à 2 avec les honneurs, au cours d’une partie sans incidents, ni sur le terrain, ni dans les tribunes.

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Supportrices allemandes et turques. On est loin de l’image du gros velu buveur de bière (même s’il existe encore) - photos Reuters

Les craintes étaient pourtant sérieuses avant le début de cet Euro, compte tenu d’un contentieux entre Suisses (pays organisateur) et Turcs datant de trois ans. Opposés lors d’un barrage pour la Coupe du monde 2006, les joueurs en étaient venus aux mains (et aux pieds) sur le terrain et dans le couloir des vestiaires à la fin du match retour à Istanbul. La Turquie avait été sanctionnée (terrain suspendu trois matches) ainsi qu’un entraîneur adjoint et deux joueurs.

La Suisse, dont la neutralité dans l’affaire était loin d’être évidente, s’en était mieux tirée avec un seul joueur suspendu. Privés de Coupe du monde en Allemagne où ils auraient joué presque à domicile, les Turcs ont pris leur revanche en juin 2008 en éliminant la Suisse, à la régulière, au premier tour de l’Euro qu’elle organisait.

Un autre événement d’importance a eu lieu en septembre 2008 : le sort ayant placé l’Arménie et la Turquie dans le même groupe qualificatif pour la coupe du monde 2010, le président arménien Serge Sarkissian avait invité à Erevan le président turc, Abdullah Gül. Et ce dernier lui a rendu la pareille le 14 octobre dernier lors du match retour disputé en Turquie, à Bursa.

L’essentiel n’était pas sur le terrain, mais en coulisses : quatre jours plus tôt, à Zurich (décidément), les deux pays avaient signé un protocole de paix, le premier depuis le génocide de 1915, visant à normaliser les relations et à ouvrir leur frontière commune. Le lendemain du match, les quotidien turc Hurryet affirmait ainsi : « nous ne jouons pas un match, nous bâtissons l’histoire ».

Résumé du match Turquie-Arménie du 14 octobre dernier. Une rencontre sans enjeu, mais avec de jolis gestes.