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Gone, baby, gone

A Boston, quand une fillette de quatre ans disparaît, on pense immédiatement au pire : réseau de pédophiles, réglements de comptes entre dealers, enlèvement contre rançon... Angela Gennaro et Patrick Kenzie vont se pencher sur cette affaire à contre-cœur, tant ils craignent ce qu’ils vont découvrir. Avec Gone, baby, gone, Dennis Lehane nous offre son meilleur roman, une vertigineuse plongée dans les bas-fonds de l’âme humaine parachevée par un dénouement inattendu et déchirant.

Où EST PASSÉE AMANDA MC CREADY ?

Dans Gone, baby, gone, son quatrième roman écrit en 1998, Dennis Lehane nous promène dans son Boston, celui du quartier irlandais de Dorchester, des carrières de granite de Quincy, du port délabré de Germantown ou de la colline de Charlestown. Il nous invite à le suivre dans les pubs de Dorchester Avenue et dans l’affreux et mal famé Filmore Tap, situé au fond d’une impasse et dont on n’est jamais certain de pouvoir ressortir vivant. On découvre avec lui la cour de la prison de Concord et les drôles de détenus qu’elle y abrite.

Mais la grande différence avec ses autres romans (sept à ce jour, dont cinq avec le couple de privés Kenzie-Gennaro et six qui se passent à Boston), c’est que dans Gone, baby, gone, Dennis Lehane s’installe au cœur de sa propre expérience. Avant d’être romancier, il a été chauffeur, livreur, libraire aussi. Mais surtout éducateur dans le domaine de l’enfance maltraitée.

Et ce qui fait l’essence de ce roman magnifique et terrifiant, c’est bien ça : ce que les adultes font aux enfants, ce qu’ils sont capables de faire, et autour une société qui regarde ailleurs. « Dans ce pays, deux mille trois cents enfants sont portés disparus chaque jour », commence-t-il dès la première phrase. Sur ce total, trois cents disparaissent purement et simplement chaque année. L’équivalent d’une école primaire. « Sans un corps abandonné derrière eux, sans une preuve de leur décès, ils ne meurent pas. Ils ne font qu’aviver notre conscience du vide. Et de leur éternelle absence. »

Amanda Mc Cready avait quatre ans quand elle a disparu. Sa mère l’avait laissée seule toute une nuit, dans son appartement. Une habitude chez elle : une fois, alors qu’Amanda était encore un bébé, elle l’avait laissée, endormie, sur une plage en plein soleil. Le reste du temps, elle la plante devant la télé avec un paquet de chips.

Amanda fait donc partie à la fois des enfants maltraités - ici par négligence - et des enfants disparus. Sollicités par l’oncle et la tante de la fillette, Angela Gennaro et Patrick Kenzie vont d’abord refuser de se lancer dans ce qui leur apparait comme une cause perdue. Mais l’idée d’abandonner Amanda, qui sait, aux mains de psychopathes les pousse à se jeter dans la bataille, avec la peur de ce qu’ils risquent de découvrir. Ils ne seront pas déçus.

Gone, baby, gone ressemble dans sa structure à ces paysages de carrières de granit abandonnés près de Quincy, à l’ouest de Boston. Lehane nous apprend que c’est là que fut construite la première voie ferrée des Etats-Unis, en 1827, pour transporter le granit extrait des collines. Après l’arrêt de l’extraction, les carrières se sont remplies d’eau de pluie, l’endroit idéal pour se débarasser d’encombrants aussi divers que des voitures volées ou des cadavres. La trame du roman est ainsi faite, cheminement labyrinthique, impasses, chausses-trapes, trous sans fond et indices trompeurs. Plus on avance dans l’histoire, plus la trace d’Amanda Mc Cready semble s’effacer. Jusqu’au moment où...

Il n’est pas simple de terminer un polar haletant. Stephen King, par exemple, est spécialiste de ces fins brouillonnes et décevantes où il semble ne pas savoir comment se débarrasser de son histoire. Là, Dennis Lehane renverse complètement la perspective de départ, et place son couple de détectives devant un dilemme si cruel qu’il ne pourra laisser en eux que des traces brûlantes. Du très grand art, vraiment.

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