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Heartwood

Troquant Dave Robicheaux pour Billy Bob Holland et la Louisiane pour son Texas natal, James Lee Burke conserve les ingrédients qui donnent à ses romans une texture et une saveur uniques : un cadre grandiose, des personnages ambivalents et un dialogue permanent avec les morts.

Une balle dans chaque œil

Changer de personnage fétiche est toujours risqué pour un auteur de polars. Tony Hillerman, par exemple, s’y était essayé en écrivant Moon et en abandonnant momentanément la réserve Navajo, Joe Leaphorn et Jim Chee. Il s’en est mordu les doigts.

Quand il écrit La rose du Cimarron en 1997, puis Heartwood en 1999, James Lee Burke a déjà derrière lui une dizaine de romans mettant en scène Dave Robicheaux dans le décor de la Louisiane, de New Iberia à la Nouvelle Orléans. On lui doit notamment le somptueux Dans la brume électrique, écrit en 1993 et que Bertrand Tavernier adaptera au cinéma en 2009. Désormais, un deuxième personnage s’installe dans son univers, l’ex-Texas Ranger et avocat Billy Bob Holland, hanté lui aussi par un passé traumatique et qui dialogue de temps en temps avec les morts.

On pourrait s’amuser à tracer des parallèles entre les deux univers, ce serait d’ailleurs facile tant Holland et Robicheaux semblent être les deux faces d’une même pièce. Mais ce ne serait pas très intéressant. Car si la Louisiane offre des paysages somptueux et cache de nombreux cadavres dans les placards de son histoire, ce n’est rien à côté du Texas : le pétrole, la corruption de la police, les gangs latinos, la drogue omniprésente y sont démultipliés. C’est de là que sont issus Lyndon B. Johnson et George Bush.

Heartwood est aussi et avant tout un roman sur la lutte des classes. Burke hait les parvenus millionnaires qui n’ont que mépris pour les vaincus, et ses histoires mettent à nu les ressorts qui tendent cette confrontation permanente dont l’issue ne fait aucun doute. Et ceci sans pour le moins du monde donner le beau rôle aux déclassés : Burke fait de l’ambiguité des personnages une marque de fabrique.

Il nous gratifie surtout d’une scène extraordinaire, dans laquelle on se retrouve littéralement à la place d’une jeune femme aveugle de naissance qui attend, dans la chambre où elle s’est réfugiée avec un fusil chargé, un homme qui a menacé de tuer son mari. La scène est hypnotique. Kippy Jo, la jeune femme, ne voit pas au sens où on l’entend couramment, mais elle est traversée de visions, une sorte de sixième sens qui la rend extra-lucide. Et comme le tueur ne le sait pas, elle a un avantage sur lui.

Elle resta immobilie sur le lit et laissa le levier en place. Puis, à tâtons, elle chercha le cran de surêté, l’ôta, recourba son doigt autour de la détente.
A présent les yeux de l’homme ailé s’étaient accoutumés à la pénombre et il n’eut pas besoin d’allumer la lumière quand il entra dans la chambre. Dans l’esprit de Kippy Jo, la pièce était baignée de clair de lune et l’homme ailé se tenait devant elle, les yeux rivés à la carabine, ne sachant trop si le crissement de son prochain pas allait le muer en cible.
Elle braqua le canon de l’arme sur son torse et appuya sur la détente.

La suite, vous la lirez vous-même, mais la façon dont Burke alterne les points de vue (c’est le cas de le dire) entre le tueur qui entre par effraction et cherche sa victime, et cette dernière qui ne le voit pas mais le devine, est tout simplement stupéfiante. La marque d’un très grand romancier. Quant au bois de cœur du titre, il fait allusion à la partie la plus dure du tronc, la plus ancienne, ainsi qu’aux souvenirs d’enfance.

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