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Histoire de Lisey

Une histoire de fantômes articulée sur un écrivain célèbre et sa femme, séparés par la mort : Histoire de Lisey, le dernier Stephen King, ressemble beaucoup dans son principe à Sac d’os, publié en 1998. Mais cette fois, c’est l’écrivain Scott Landon qui est mort brutalement, laissant sa veuve, Lisey, se débattre avec son histoire terrifiante. Après une décennie morose, King retrouve l’inspiration en abordant la soixantaine.

ARRIME LE BARDA !

En refermant les 566 pages de cette Histoire de Lisey, on ne peut s’empêcher de tirer un coup de chapeau à la traductrice, Nadine Gassie. Les romans de Stephen King font toujors la part belle à des inventions verbales parfois délirantes, mais celui-là repousse très loin les limites. Nadine Gassie explique d’ailleurs en postface comment elle a recherché, dans le patrimoine français, des tournures de phrases respectant l’esprit, sinon la lettre, du texte original. Elle cite notamment ses emprunts à Bobby Lapointe, Serge Gainsbourg, San Antonio, Bernard Lavilliers, Raymond Queneau et Martin Winckler (grand spécialiste de séries télé américaines).

Dans l’histoire de Lisey, on découvre ainsi toufu, foutriqué, nards-de-sang, Arrime le barda ou encore Naya’lune, un endroit secret [1] où l’on peut soigner ses plus graves blessures mais d’où on n’est jamais sûr de vraiment revenir une fois la nuit tombée. On découvre aussi que se plonger dans les papiers de Scott Landon n’est pas la meilleure idée qu’ait eu Lisey, sa veuve : dès lors qu’elle entreprend de vider le grenier aménagé qui lui sert de lieu de travail, c’est comme si elle ouvrait la boîte de Pandore d’où vont sortir les choses terribles de l’enfance de Scott et qui avaient nourri son œuvre — avant de le tuer.

Le récit est construit sur trois niveaux temporels et deux niveaux spatiaux, le passage de l’un à l’autre se faisant par des saut de chapitres interrompant une phrase en plein mileu : ce qui arrive à Lisey quand elle trie les affaires de Scott, ses souvenirs des principaux épisodes de leur vie de couple, et le récit que Scott lui faisait de sa propre enfance. Les deux niveaux spatiaux sont celui des vivants et celui non pas des morts, mais d’un monde fantastique, source de l’imaginaire. Et la frontière entre les deux est beaucoup plus poreuse qu’on ne l’imagine. Comme celle entre la fiction et l’autobiographie...

Il y a dix ans, avec Sac d’os (son plus grand roman à mon avis), Stephen King avait imaginé ce qu’il serait devenu si sa femme, Tabitha, était morte jeune. Sac d’os est un roman hanté dont le personnage principale est une maison isolée près d’un lac où a eu lieu un crime raciste, quatre-vingt ans plus tôt. C’est aussi un roman d’amour entre un vivant et une morte. Avec Histoire de Lisey, c’est une histoire à peu près symétrique (le romancier est mort, sa veuve se souvient et l’appelle à l’aide quand elle est menacée), et en tout cas au moins aussi ambitieuse. Après la déception de Dreamcatcher et de Roadmaster, la touche finale apportée à la saga de la Tour sombre et la relative embellie de La petite fille qui aimait Tom Gordon, cette Histoire de Lisey signe le grand retour de Stephen King. A soixante ans, et malgré la perte progressive de la vue qui l’affecte, l’auteur du Fléau semble sorti de cette décennie en demi-teinte qui a suivi son très grave accident de juin 1999.

[1dont la description ressemble beaucoup à l’île de Peter Pan

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