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Internet rend-il bête ?

L’auteur du blog Rough Type [1], le journaliste Nicholas Carr, s’interroge sur les conséquences d’Internet sur notre façon de réfléchir et d’utiliser notre cerveau, dans un essai très riche qui place les outils de la connaissance dans une perspective historique.

Une toile d’araignée dans la tête

Je ne sais pas qui a eu l’idée du titre français, mais force est de constater qu’il est très mauvais. Traduire The Shallows (qui signifie les bas-fonds, alors que shallow en tant qu’adjectif veut dire ce qui est superficiel) par Internet rend-il bête ? n’est pas rendre service à ce passionnant essai de Nicholas Carr. Eventuellement pourrait-on faire le rapprochement entre le titre français et l’article, écrit en 2008 pour The Atlantic Monthly intitulé Is Google Making Us Stupid ?

JPEG - 46.7 koMais The Shallows va beaucoup plus loin que ça. Il explore l’histoire de l’écriture, l’influence décisive de la carte de géographie (qui découpe l’espace) et de l’horloge (qui mesure le temps), fait un détour cinéphilique par Hal dans 2001, l’odyssée de l’espace, raconte comment la machine à écrire a modifié le style de Nietzsche, explique comment le cerveau est plastique et pourquoi il n’est pas élastique, tout ça avant d’en arriver au cœur de son sujet : en quoi Internet modifie-t-il notre façon de penser.

Autant dire qu’avant même de se faire une opinion sur les (gros) défauts de la toile, on apprend énormément de choses en lisant Nicholas Carr. Comme par exemple ceci :

En même temps que l’élévation de l’esprit est venue la vulgarité. Les romans sordides, les théories de charlatan, le journalisme de caniveau, la propagande et, bien sûr, des torrents de pornographie déferlèrent sur le marché et trouvèrent des acquéreurs empressés dans toutes les couches de la société.

Ce n’est pas d’Internet dont on parle ici, mais de la multiplication des livres imprimés au début du 16e siècle suite à l’invention de Johannes Gutenberg, laquelle provoqua un séisme finalement assez proche de celui que nous vivons aujourd’hui :

D’après une estimation, il se fabriqua autant de livre dans les cinquante années qui suivirent l’invention de Gutenberg qu’en avaient produit les scribes d’Europe au cours des mille années précédentes.

La différence fondamentale entre le livre et l’écran, c’est la numérisation, qui est commune à l’écrit, mais aussi au son et à l’image. Ce qui fait d’un ordinateur du 21e siècle à la fois un téléviseur, une machine à écrire, une radio, une chaîne hifi ou un téléphone. Et grâce au réseau, ces données circulent à une vitesse phénoménale, écrasant les distances et le temps, fusionnant la carte de géographie et l’horloge.

Qui plus est, la capacité d’Internet à distraire l’utilisateur est exponentielle. Que ce soient les liens dans un texte, les alertes de mails reçus, les flux RSS qui se mettent à jour, les réseaux sociaux, tous constituent ce que l’auteur de ficion Cory Doctorow appelle « un écosystème de technologies d’interruption ». La généralisation des smartphones ces dernières années ont encore accéléré le mouvement, puisque désormais l’ordinateur et le réseau tiennent dans la main et dans la poche et nous suivent partout.

Nicholas Carr décrit sans complaisance les conséquences de cette mutation pour les autres supports culturels que sont le CD, le DVD et bien entendu la presse papier, en voie d’effondrement accéléré. Les journaux qui subsistent s’adaptent désormais à la culture web en raccourcissant les textes, en grossissant les titres et en privilégiant les brèves. Il explique aussi les conséquences que l’usage intensif de la toile a sur notre façon de lire un texte en profondeur, sans se laisser distraire, en en comprenant le sens.

Là où son livre est le plus angoissant, c’est quand il décrit la stratégie de Google (nous y voilà), qu’il compare à une église avec ses évangélistes. Et en effet, Larry Page et Sergey Brin, les cofondateurs du moteur de recherche devenu un empire financier, se sont d’abord inspiré des travaux de Taylor sur la division scientifique du travail. Pour eux, l’information est une matière première que l’on peut — que l’on doit — exploiter de façon industrielle, en la découpant en petits morceaux et en incitant les gens à la consommer le plus vite possible.

Plus vite nous surfons à la surface de la Toile — plus nous cliquons sur des liens et plus nous voyons de pages — et plus Google gagne d’occasions de recueillir des informations et de nous abreuver de publicités [...] Chacun de nos clics crée une rupture de notre concentration, et Google a un intérêt économique à s’assurer que nous cliquons le plus souvent possible.

Je vous laisse découvrir à quoi pourrait conduire le projet fou de Google de numériser tous les livres disponibles en une sorte de bibliothèque universelle, mais sachez déjà que le but est tout sauf philanthropique. Et que l’avenir que nous prépare le règne de la profusion, de la vitesse et de la connectivité permanente n’est pas réjouissant. C’est tout le mérite de Nicholas Carr de nous avoir offert, en 307 pages de lecture (soit environ cinq heures de concentration, sans liens, sans alerte mail, sans flux RSS et sans tweets à consulter), de quoi réfléchir un peu à ce que nous faisons et dans quel but.

[1Voir son blog (en anglais) 

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