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Judith Bernard : « à un moment, j’enlève le tapis »

Animatrice de l’émission littéraire d@ns le texte sur le site Arrêt sur Images, Judith Bernard nous parle, longuement, de la façon dont elle questionne les auteurs, de ce qu’Internet permet par rapport à la télévision et dans quelle mesure son métier d’enseignante nourrit son travail. Cet entretien a été publié sur Envrak.fr dans une version courte. Sur Arrêt sur Images, voir aussi l’article Arrêt sur Images, premier bilan.

Comment choisissez-vous vos invités ? En fonction de l’actualité littéraire ou d’auteurs que vous avez envie de rencontrer ?

Les deux, mon général. Enfin mon Capitaine : c’est le surnom que je donne à Daniel Schneidermann, qui produit l’émission, et à vrai dire, jusqu’à présent, c’est lui qui choisit nos invités, soit par rapport à l’actu, soit par rapport à nos goûts littéraires. Je dis « nos » goûts, parce qu’il se trouve qu’on a une sensibilité assez proche et qu’on se comprend très bien ; et j’ai d’autant plus de facilité à me laisser guider par ses choix que je me sens encore un peu débutante comme présentatrice - ça me sécurise de le savoir à la barre, et décidant du cap. Pour le cap, il ne s’agit pas forcément d’inviter des gens qu’on adore ; il s’agit d’inviter des auteurs qui soutiennent un texte fort, qui peut faire matière à exploration et à discussion.

Qu’apporte l’image dans une émission littéraire comme la vôtre où l’ancrage dans le texte est si important ? L’image est-elle là (entre autres) pour illustrer les silences, pour donner à voir ce qui n’est pas dit ?

Excellente et difficile question... Ce qui me vient, tout de suite, c’est une analogie : je n’aime pas parler au téléphone. Je suis un peu sourde, et surtout très vite perdue quand je n’ai pas ce qu’on appelle le « non verbal » de la communication - postures, expressions, gestuelle. J’aime regarder les gens que j’écoute ; c’est comme ça que j’entre vraiment dans leur parole, dans le corps de cette parole, qui dit autant, souvent plus, et parfois le contraire, de leurs mots.

Concrètement, ça donne : les larmes dans les yeux d’Agnès Desarthe, quand elle dit dans un gloussement mi-rire mi-sanglot qu’on n’était pas censé lire tel passage, qui la bouleverse. Le sourire vaguement subjugué de Claude Lanzmann, me regardant incrédule (et conquis ?) lui faire un procès en narcissisme. La mimique faussement pathétique, sincèrement amusée, mais émue pourtant, de Régis Debray confessant qu’il n’a plus qu’à fondre en larmes, parce qu’il n’aime pas son écriture.

Pour chaque émission, j’en ai ainsi tout un chapelet, de ces moments de grâce où la personne parle tout entière. Peut-être faut-il préciser que je viens du théâtre : c’est ma vocation première, comme comédienne, comme metteur en scène, je le pratique toujours, et c’est pour moi l’art maître, puisque c’est l’exact lieu où la lettre rencontre la chair.

Comment définiriez-vous votre place entre l’auteur et le chroniqueur littéraire ? Est-ce difficile pour chacun de trouver sa place ?

Ma place, c’est le corps à corps avec le texte. Je ne réponds que de cela, dans une approche qu’on pourrait dire « structuraliste » : le texte est pris comme une oeuvre close, envisagé comme une structure qui parle d’elle-même et dit tout au lecteur qui s’efforce de l’entendre vraiment. Le chroniqueur assume tout le reste : il incarne une culture plus générale, la connaissance de l’oeuvre intégrale de l’auteur, ses influences, ses filiations... Très grossièrement, on pourrait dire qu’il gère l’en-dehors, et moi l’en-dedans.

C’est comme ça que je me le figure parce que ça me rassure, c’est en rapport avec mes atouts - je sais lire vraiment - et mes handicaps - je ne suis pas très cultivée ; mais je ne l’ai jamais dit comme ça à aucun chroniqueur, et puis ce ne sont que des tendances, susceptibles d’être contredites en maintes occasions. C’est évidemment difficile de « trouver sa place » : souvent, quand on démarre une question, on a en tête tout un programme dialectique qui suit derrière, et le programme tourne court dès qu’un autre interlocuteur entre dans la danse : on est propulsé hors de « sa » place...

Mais ces surprises, ces rebonds, ces péripéties de la parole, c’est tout le charme de la conversation : si on le laisse opérer, il nous offre bien plus que ce qu’on avait prévu de faire éclore. Et parfois, des désaccords surgissent entre nous : pour moi, c’est le contraire d’un échec. C’est le moment où une crise s’ouvre dans l’interprétation du texte, et toute la littérature est là, dans sa capacité à faire surgir des divergences fécondes. Une manière de rappeler qu’un texte fort a autant de significations que de lecteurs.

Pensez-vous que les auteurs ont un comportement différent sur le plateau de d@ns le texte, par rapport à une émission littéraire télévisée ?

Je le souhaite. Je veux à tout prix éviter qu’ils déroulent leur laïus promotionnel, qui les enferme dans une récitation qui n’a rien de vivant pour eux. Je veux vraiment qu’ils soient vivants - sincères, justes, déroutés, déroutants. Alors bien sûr, il faut d’abord les sécuriser, en commençant en douceur, dans des formes qui ressemblent au tapis rouge qu’on leur déroule dans les émissions de promo auxquelles ils sont habitués. Mais à un moment, j’enlève le tapis : ça les désarçonne, le parquet en dessous est plus rugueux, mais le parquet, c’est beaucoup mieux pour danser. Et là, on commence vraiment à s’amuser ; ensemble. Jusqu’à présent, ils sont tous repartis enchantés.

Vous faisiez partie de l’équipe d’Arrêt sur Images à la télévision. Qu’apporte de plus la diffusion sur Internet ? En quoi les contraintes sont-elles différentes ?

Internet nous apporte exactement ce que dont je suis en train d’abuser en vous répondant : la liberté de prendre son temps. Enfin ça, c’est dans l’idéal. Dans la réalité, bien qu’on ait toujours affirmé qu’on faisait une émission « sans durée fixe », on a toujours une contrainte à la noix qui vient nous brusquer : quand ce n’est pas l’écrivain qui a un train à prendre, c’est moi qui ai mon enfant à aller chercher à la crèche. On a beau faire, même sur Internet, on travaille dans le réel. Mais quand même, on se sent plus libre : dans le ton, dans la forme, dans le débraillé - ce que j’appelle le style « cheveu flou ». On ne passe pas par la case maquillage, on n’arrive pas avec une croûte de fond de teint et un casque de laque.

L’air de rien, ça change tout : on se sent autorisé à être ce qu’on est, sans formatage et sans conditionnement. C’est un tremplin vers la sincérité. Et puis comme ce n’est pas très glamour, très glossy, très shiny, chacun sait que l’essentiel est dans ce qu’on dit. Sur le plateau, comme devant l’écran, ça favorise une meilleure concentration, une meilleure écoute, ça recentre sur l’essentiel.

Consultez-vous les forums sur vos émissions ? Si oui, tenez-vous compte des remarques des @sinautes ?

Très scrupuleusement, avidement, même. En tant que prof, je suis habituée à réagir au « feed back » : un cours qui foire, qui ne prend pas sur son auditoire, ça se sent tout de suite, c’est invivable et ça ne sert à rien. On progresse en tenant compte des réactions de son public. Donc je fais la même chose avec les émissions : à chaque fois, je lis tout. Je fais le tri entre ce qui me semble très juste, et ce qui relève d’une direction qui ne m’intéresse pas. Car il y a un tri à faire : parmi les critiques, il y en a d’absolument pertinentes, dont je m’efforce de tenir compte. Et d’autres, qui sont liées à des habitudes de consommation culturelle, auxquelles je ne veux pas me plier.

Il reste un cas litigieux : la critique portant sur la longueur de mes questions. Elles sont souvent très développées, construisant toute une analyse du texte avant de déboucher sur une question à l’écrivain : où est exactement la bonne mesure, sachant que je tiens à cette singularité de l’émission (ici, on interprète vraiment les textes), mais que c’est surtout l’invité qu’on veut entendre ? Je ne sais pas. Je tâtonne, d’émission en émission.

Vous êtes également professeur de lettres. Vos élèves regardent-ils vos émissions ?

Non, je ne crois pas. Certains se sont abonnés au site, mais ils ne m’en parlent pas. D’abord, parce que nous n’en avons pas tellement l’occasion : les cours sont très denses, très nourrissants ; côté exploration d’oeuvres (littéraires, cinématographiques, théâtrales, sans compter les décryptages de reportages télé...) ils sont déjà copieusement servis avec moi. Et puis j’ai l’impression qu’il y a une espèce de pudeur, de réserve, devant mon côté « qui bosse à la télé »...

D’un côté, ils ne veulent pas « m’embêter » avec ça, et de l’autre ils ne veulent pas avoir l’air fascinés par mon côté médiatique. Ils savent qu’ils profitent bien de cet aspect de mon expérience, puisque mes cours sont nourris par mon travail à @si (et réciproquement), et selon certaines rumeurs, ils estiment « avoir de la chance ». Ça me fait très plaisir, et je le leur rends du mieux que je peux.

En vous écoutant, on a parfois l’impression d’un prof qui décortique un texte dans ce qu’on appelait, au lycée, un commentaire composé. Vous servez-vous de vos compétence d’enseignante sur le plateau ?

Des mes compétences d’étudiante, plutôt. En fait, cette manière de prendre un texte au corps à corps, tout un bouquin que j’épluche jusqu’à l’os, seule à seul avec lui, c’est une « méthode » très empirique que j’ai découverte en classe prépa : en hypokhâgne-Khâgne, j’étais extrêmement intimidée par la culture générale de mes « camarades » de classe, je me sentais absolument ignare, et incapable d’engloutir tout l’appareil critique autour d’un auteur ou d’un texte (pour cent pages de Victor Hugo, compter mille pages d’éditions critiques...).

Alors je ne lisais que le bouquin en question, l’oeuvre, mais je la lisais à fond, l’annotant, lui répondant, l’interrogeant dans les marges, découvrant des motifs dans le tapis, des échos invisibles, des résonances paradoxales - et la méthode a payé. J’ai eu le concours de Normale Sup du premier coup. J’ai poussé un grand soupir de soulagement, malgré mon léger et tenace sentiment d’imposture, et j’ai refait pareil quand j’ai passé l’agrégation de lettres modernes, avec le même succès. Pour ma thèse, c’était tout à fait inapproprié, j’ai dû faire autrement, et ça a été un cauchemar.

Mais en tant qu’enseignante, évidemment, j’ai renoué avec cette méthode, qui a d’excellentes vertus pédagogiques : quoi de plus rassurant que de dire à un étudiant : « tu n’as qu’à lire le texte, ce texte-là, rien d’autre, mais lis-le à fond, tout au fond, tout est dedans, tout est en toi, tout le commentaire est dans la rencontre entre toi et le texte ». Quand je les vois, semaine après semaine, se faire confiance, entrer dans une oeuvre, faire parler un extrait, découvrir le motif dans le tapis et la résonance paradoxale, je me dis que cette approche a vraiment du bon.

Le seul inconvénient, c’est qu’on revient de ces plongées « dans le texte » avec mille fois trop de choses à en dire, et que dans l’émission, on ne peut utiliser que 20 à 30% du matériel accumulé pendant la lecture. C’est extrêmement frustrant ; mais c’est pareil pendant mes cours, alors je me fais une raison... Je sais bien que l’art nous déborde, qu’il est toujours plus large que nous, plus vaste que ce que nous trouvons le temps d’en dire, et que c’est pour ça qu’il nous porte.

L’émission D@ns le texte est mise en ligne un mardi sur deux sur le site d’ Arrêt sur Images

L’intégralité d’Arrêt sur Images est accessible pour les abonnés (12 euros l’année pour les précaires et étudiants, 30 euros pour les autres, 3 euros pour un mois). Le site propose aussi des contenus gratuits.

Sur DailyMotion, des extraits d’émissions sont disponibles.

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