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L’Imaginarium du Docteur Parnassus

Dédié à Heath Ledger, mort pendant le tournage, le dernier film de Terry Gilliam souffre d’un scénario inégal mais renoue avec la splendeur visuelle des années 80. C’est aussi et surtout une belle parabole sur le pouvoir de l’imaginaire, donc du cinéma.

DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR (ET DE L’ÉCRAN)

On ne reviendra pas sur le côté chat noir de ce pauvre Terry, dont la plupart des tournages ont subi diverses catastrophes, quand ils n’étaient pas purement et simplement interrompus par les producteurs ou menacés de coupe au montage. C’est ainsi que le plus connu des Monty Python, promis au terme d’une grosse décennie (Bandits bandits en 1981, le prologue du Sens de la vie en 1982, Brazil en 1985, Les aventures du baron de Münchausen en 1989, Fisher King en 1991 et L’armée des 12 singes en 1996) à une destinée à la Kubrick, a accumulé les échecs depuis. L’annonce de la mort de l’acteur Heath Ledger en janvier 2008 — alors que Gilliam venait d’achever les scènes d’extérieur à Londres de l’Imaginarium du Docteur Parnassus, et préparait la fin du tournage en studio — semblait sonner le glas de celui qui était en train de devenir plutôt le nouveau Orson Welles.

C’est mal connaître le bonhomme. Jamais autant stimulé que par l’adversité, il décide de faire contre mauvaise fortune bon cœur et bat le rappel de trois acteurs pour remplacer Ledger : Colin Farrell, Jude Law et Johnny Depp, avec qui il avait réalisé Las Vegas Parano et entamé le projet Don Quichotte. Avec un scénario remanié, le film est présenté à Cannes en mai 2009, où il obtient un bon succès public et critique. Alors, le Gilliam des années 80 est-il de retour ?

Oui et non. Non, car comme nous tous, enfin comme tous ceux qui sont nés avant 1990, il a 25 de plus que lors du tournage de Brazil, et il vient de fêter ses 69 ans. Un quart de siècle est passé par là, une partie de ses illusions et de ses capacités à réunir des fonds sur un tournage aussi. Le cinéma n’est plus le même, les effets spéciaux ne tiennent désormais plus de l’artisanat comme au temps de Fellini ou de Kubrick, le public a changé.

Oui, car son imagination et son talent de conteur sont intacts. L’Imaginarium nous en met plein la vue, en percutant comme deux silex le capharnaüm ambulant du docteur Parnassus et le Londres aseptisé et commercial du 21e siècle pour en faire jaillir un véritable feu d’artifice. On retrouve ainsi, par instants, l’équivalent des somptueux plans du chevalier rouge crachant les flammes dans les rues de New York (Fisher King) ou des vieillards flibustiers à l’abordage des buildings de la City (L’assurance permanente Crimson, prologue du Sens de la vie). Autant dire que certaines scènes de l’Imaginarium sont plus riches que la filmographie entière de bien des réalisateurs à la mode.

Mais l’Imaginarium, ce n’est pas que ça. C’est le premier scénario écrit par Gilliam lui même et Charles McKeown depuis Brazil, autant dire que la dimension autobiographique est prépondérante. Ce Docteur Parnassus, capable par ses transes de plonger physiquement n’importe qui dans son propre imaginaire une fois franchi un miroir magique, mais foncièrement inadapté à un monde moderne impitoyable et futile, c’est bien entendu la parabole du metteur en scène lui-même. Approchez approchez ! Venez vivre une expérience étonnante ! Traversez l’écran et suivez-moi dans mon imaginaire ! Abolissez la frontière entre le rêve et la réalité ! En ce sens, Parnassus est le cousin éloigné du Baron de Munchaüsen, autre bonimenteur de génie capable pourtant de réaliser des miracles.

Enfin, comme Münchausen et l’Armée des 12 singes, l’Imaginarium est aussi une réflexion vertigineuse sur l’écoulement du temps, la vieillesse et la mort. A 69 ans, Gilliam s’approche de l’âge auquel ses références principales ont tiré leur révérence : Kubrick (70 ans), Keaton (70 ans) et Fellini (73 ans). Il y est bien sûr question de la disparition de Heath Ledger, qui n’avait que 28 ans, disparition magnifiquement évoquée dans une scène avec Johnny Depp, tournée après le drame. Par sa voix, Gilliam évoque ces stars trop tôt disparues comme James Dean (à 24 ans ) ou Rudolph Valentino (à 31 ans), en constatant qu’elles ne vieilliront jamais et qu’elles sont désormais, d’une certaine façon, immortelles.

Au printemps prochain, Gilliam devrait reprendre le projet qui lui tient à cœur depuis plus de dix ans : L’homme qui tua Don Quichotte. En 2001, le tournage avait été interrompu après trois semaines, comme l’avaient raconté Louis Pepe et James Fulton dans Lost in la Mancha. Mais prudence : le réalisateur de Brazil a abandonné plus de projets que ce qu’il a terminé de films. Et si la poisse pouvait enfin l’épargner...

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