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L’arc-en-ciel de verre

Le dix-huitième roman de la série Dave Robicheaux marque le retour à la Louisiane après une escapade dans le Montana. S’il reste classique dans sa construction, The Glass Raimbow marque le retour des hallucinations de Robicheaux, comme Dans la brume électrique.

La mort est un bateau à aubes

L’un des romans les plus troublants, et les plus réussis, de James Lee Burke est probablement Dans la brume électrique, où le récit était traversé par les apparitions brumeuses et mélancoliques d’une horde de soldats sudistes tout droit venus de la guerre de Sécession. Et de l’esprit traumatisé de Dave Robicheaux, shérif adjoint de la paroisse de New Iberia, ancien combattant du Vietnam et alcoolique repenti.

JPEG - 34.3 koComme dans tous les romans de Burke, l’histoire intime (alcool, perte des proches, souvenirs traumatiques, nostalgie du Vieux Sud) se tricote intimement avec l’histoire nationale (guerres de Sécession et du Vietnam, ouragan Katrina, criminalisation des classes pauvres). Mais c’est dans ces passages hallucinés où Robicheaux voit littéralement se matérialiser devant lui une scène spectrale surgie d’un passé bien plus ancien que lui que cette trame est la plus palpable.

Dans l’Arc-en-ciel de verre, dix-huitième livre de la série Robicheaux, ce surgissement du passé prend la forme d’un grand bateau à aubes comme ceux qui sillonnaient le Mississipi, et dont les passagers semblent sortis de l’Amérique d’avant la guerre de Sécession :

C’était un bateau à aubes du XIXe siècle, avec deux cheminées cannelées jumelles, une lampe brûlant dans la cabine du pilote. La porte latérale de la cabine était ouverte, et, à l’intérieur, je distinguais un pilote au gouvernail, fumant une pipe de maïs et portant une casquette de marin à visière et un manteau bleu marine avec de gros boutons. Je pensais que le bateau était une réplique, avec des hélices en dessous, appartenant peut-être à une attraction touristique. Mais je vis une femme en robe à cerceau debout sur une coursive, me regardant comme si j’étais une bizarrerie qu’elle ne comprenait pas. Puis la poupe passa à moins de dix mètres de moi, le sol vibrant du grondement des moteurs à vapeur, des cascades de vase et d’eau jaunâtre s’échappant de la roue à aubes.

Le plus fascinant, dans le récit de Burke, c’est la façon qu’il a d’intégrer dans sa narration des réflexions métaphysiques, donnant l’impression au lecteur que le romancier réfléchit à voix haute entre deux pages :

Il m’arrive de souscrire à la croyance selon laquelle tous les événements historiques se passent simultanément, comme un rêve dans l’esprit de Dieu. Peut-être est-ce uniquement l’homme qui envisage le temps sous forme successive et tente de lui imposer un calendrier solaire. Et si les autres, les morts et ceux qui ne sont pas encore nés, vivaient leur vie dans l’espace même que nous occupons, sans que nous le sachions, ni n’ayons donné notre accord ?

Et donc, le voilà qu’il en déduit que ce monde invisible-là est bien présent, et que c’est à la fin de notre vie qu’on le perçoit enfin :

Ce qu’il y a de bizarre, quand on entame sa huitième décennie, c’est que les questions de théologie ne deviennent pas plus cruciales, mais, au contraire, perdent de leur importance. Pour dire les choses autrement, le besoin de preuves du surnaturel devient moins impératif. À un certain stade, peut-être nous rendons-nous compte que, pendant toute notre vie, nous avons été entourés de connexions entre le monde matériel et le monde invisible, mais que, pour des raisons diverses, nous avons choisi de ne pas les voir.

C’est ça qui fait le prix de cette œuvre romanesque étrange, à la fois nostalgique et désenchantée, rêveuse et dure, où les personnages sont décrits comme des paysages traversés de tempêtes et de moment de grâce, et où la nature, le ciel, l’eau et les maisons semblent dotés d’une âme. Le reste, l’intrigue en elle-même, n’a au fond qu’une importance relative. D’ailleurs, au bout d’une vingtaine de romans lus, il serait bien difficile de distinguer chacune des histoires et de la faire correspondre à un titre. C’est la marque des grands romanciers.

Dernier livre paru

A paraître le 2 novembre