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L’école de Fontvenelle a pris le nom de Lucie Aubrac

Après la Sud-Africaine Dulcie September en 1986 et la Palestinienne Leïla Shahid en 2005, Gardanne a accueilli le 9 juin dernier un homme dont l’action a marqué l’histoire de son pays. Raymond Aubrac est venu à l’école de Fontvenelle qui porte désormais le nom de sa femme, Lucie et a longuement parlé avec les élèves. Sa visite est de celles dont on se souviendra longtemps.

Il est là, avec sa canne et son sourire plein de malice. Ce vieil homme assis devant le tableau vert de la classe de Jean-Pascal Giovanazzi, c’est celui qu’ils ont vu dans le film de Claude Berri, Lucie Aubrac, où il est incarné par Daniel Auteuil. « Parlez très fort, mes oreilles ont 94 ans, vous savez ! Faites comme si vous parliez à un copain de l’autre côté de la cour. »

Moins intimidés que les enseignants noués par le trac, les élèves de CM2 posent leurs questions : Quel sentiment ça fait d’être prisonnier  ? « Ça ne fait pas plaisir. Mais ça déclenche quelque chose de très important : l’envie de s’évader. Tout de suite ! Si ça t’arrive, pense à t’évader. » Avez-vous failli mourir ? « Bien sûr, plusieurs fois. J’étais en prison. Une certaine Lucie Aubrac m’a fait évader. J’étais dans un camion, mais j’ai sauté un peu trop vite, et j’ai été pris dans la fusillade entre les soldats allemands et le commando de résistants. J’ai reçu de mes amis une balle qui est entrée par la joue et qui est ressortie derrière l’oreille. Elle est passée tout près de la carotide. Ce n’était pas mon jour... »

« oui, j’ai eu peur »

Les questions fusent. Avez-vous eu peur ? « Oui, j’ai eu peur. La peur qui te tord le ventre. Un jour, je transportais une mitraillette démontée dans une valise. A la gare de Nîmes, au bas de l’escalier, il y avait deux gendarmes qui ouvraient les valises. Je n’avais pas le choix, je ne pouvais pas m’échapper. Un gendarme a ouvert la mienne, il a plongé la main dedans et a sorti une pièce en métal. Je lui ai dit que c’était une pièce de machine agricole, et il m’a cru. » A quel âge avez-vous commencé à résister ? « A deux ans et demi, et toi ? Quand on ne supporte pas quelque chose d’injuste, on est prêt à résister. » Lucie est-elle déjà allée en prison ? « Non, jamais ! Elle était toujours sûre de réussir ce qu’elle faisait. » Après chaque réponse, Raymond vérifie : « Ça répond à ta question ? »

La toute dernière n’est pas la moindre : Vous pouvez nous raconter votre histoire ? « Mon pauvre garçon, tu n’es pas encore couché ! » Mais Raymond raconte encore sa fameuse évasion, celle qui suit l’arrestation de Caluire qui sera fatale à Jean Moulin. « Lucie, c’était une spécialiste de l’évasion. »

Mais l’heure tourne. Dehors, alors que l’orage de l’après-midi laisse place à quelques gouttes, la cour s’est remplie. Sous le préau, la chorale de l’école, accompagnée par l’orchestre de l’école de musique, interprète avec ferveur La valse des étiquettes (de Jeanne Cherhal), Gardien de nuit (Francis Cabrel), Les copains d’abord (Georges Brassens) et un Nathalie (Gilbert Bécaud) endiablé. Puis c’est le tour de la chanson qu’ils ont euxmêmes écrite, Les yeux ouverts.

Un symbole fort

Cette chanson vient de loin. « Nous avons eu l’idée, il y a deux ans, de faire participer les enfants à la cérémonie du 8 mai, » explique Jean-Louis Dumas, directeur. Après la mort de Lucie Aubrac, en mars 2007, Roger Meï émet l’idée de donner ce nom à un lieu de la ville. L’école de Fontvenelle se porte candidate. « De septembre à janvier, on a travaillé sur le texte de la chanson, explique Jean-Pascal Giovanazzi, en croisant progressivement les textes des élèves pour n’en former qu’un seul. » Puis le compositeur Olivier Stalla, qui travaille régulièrement avec l’école de musique, a créé un arrangement adapté à la voix des enfants. Enfin, le film Lucie Aubrac a été projeté à l’école pour les cours moyens à la mi-mai.

Il est temps de dévoiler la plaque apposée sur la façade bleue du bâtiment principal. Quatre enfants grimpent sur un banc, et avec l’aide de Raymond Aubrac, ils font glisser le drapeau tricolore. Résistante, agrégée d’histoire, militante pour la liberté, la justice et la paix, dit la plaque. Pour le maire, Roger Meï, « Ces enfants montrent leur attachement aux valeurs républicaines. Quand M. Dumas nous a demandé de donner le nom de Lucie Aubrac à cette école, nous avons aussitôt accepté, d’autant que ça s’est accompagné d’un travail d’un an sur la Résistance. »

Avant que Francis Florens, président de la section de Gardanne de l’Union nationale des combattants, ne lise une biographie de Lucie Aubrac, Guy Pinet, adjoint au maire délégué à la vie scolaire rend hommage à Raymond : « C’est une chance et un symbole fort qu’il soit là ce soir. Cette cérémonie fait revivre une page importante de notre histoire, et permet de rapprocher deux générations. »

Son nom portera chance

Toujours avec une grande simplicité, Raymond Aubrac prend alors la parole. « Pour avoir vécu 67 ans avec Lucie, je peux faire plusieurs observations  : cette femme s’est battue avec la certitude qu’elle ne serait jamais vaincue. C’était une découvreuse de talents, chose très importante pendant la Résistance, et elle avait une grande capacité à convaincre par la confiance qu’elle inspirait. Elle était très intelligente, et elle avait un extraordinaire courage d’agir. Ses trois mots-clé, ce sont fraternité, solidarité, confiance. Elle aimait tellement les enfants que rien ne peut plus lui rendre hommage que son nom soit au fronton d’une école. Je vous le dis : son nom portera chance aux élèves. »

Dernier livre paru

A paraître le 25 octobre