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L’ordre et la morale

En endossant le rôle du capitaine Legorjus, Mathieu Kassovitz s’est attaqué à l’ultime drame de la cohabitation Chirac-Mitterrand, une histoire désespérante racontée avec talent.

Récit d’un carnage

En allant voir L’ordre et la morale, on ne s’attendait pas à évoquer Avatar ou Apocalypse Now. Et pour cause : Mathieu Kassovitz, qui a préparé son film pendant dix ans, n’a pas bénéficié des moyens (quasi-illimités) de Francis Ford Coppola ou de James Cameron. Il n’y a pas de géants bleus dans ce film-là, ni de colonel Kurtz, mais on y trouve des hélicoptères, une forêt inextricable et une disproportion de moyens révoltante entre les forces impérialistes et les indigènes.

En choisissant d’incarner le capitaine du GIGN Philippe Legorjus, Mathieu Kassovitz s’est placé au point focal de la tragédie, au cœur d’intérêts contradictoires entre les villageois d’Ouvéa et les preneurs d’otages, entre ceux-ci et le FLNKS, entre l’armée et la gendarmerie, entre Chirac (alors Premier ministre) et Mitterrand (à l’Elysée) et surtout entre morale et raison d’Etat.

Les derniers jours de la cohabitation de 1986-1988 ont été terribles. Mitterrand, qui se représente au terme d’un premier mandat, est quasi-certain de l’emporter face à un Chirac carbonisé par deux ans à Matignon, et un gouvernement qui n’a rien à envier à l’actuel en termes d’incompétence crasse et d’esprit revanchard.

Dans les cordes, Chirac tente le tout pour le tout : en quarante-huit heures, entre le 4 et le 6 mai (le second tour a lieu le 8), on apprend successivement la libération de trois otages français détenus depuis trois ans au Liban, le rapatriement en métropole de Dominique Prieur, une des protagonistes de l’affaire Greenpeace assignée en résidence en Polynésie, et le dénouement sanglant de la prise d’otages d’Ouvéa.

La ficelle est si grosse que Chirac sera (largement) battu, mais 19 Kanaks paient de leur vie cette intransigeance absurde au terme d’un assaut qui tourne au carnage. Ce que raconte Mathieu Kassovitz, ce sont les dix jours qui précèdent, les négociations qu’il a menées avec Alphonse Dianou dont les hommes ont abattu quatre gendarmes et pris une quinzaine d’autres en otage dans leur fuite.

Négociations rendues très vite difficiles avec d’un côté l’armée poussée par le ministre Bernard Pons à employer tous les moyens possibles et de l’autre des militants qui se sont mis tous seuls dans une impasse et qui se retrouvent lâchés par les leurs.

Legorjus n’a rien d’un héros : par maladresse, il fait capturer six de ses hommes en tentant de négocier, et par naïveté, il se fait balader aussi bien par Pons que par Christian Prouteau (chargé de la sécurité du président et ancien du GIGN). Comme il est gendarme, donc militaire, Legorjus obéit et exécute les ordres, aussi stupides et criminels soient-ils.

Dans cette affaire, Mitterrand est sans doute le responsable principal. C’est lui qui, en tant que chef des armées, donne l’ordre de l’assaut [1], tout en demandant de ne pas exécuter les Kanaks. Il dira après coup : « Je n’ai pas de joie. C’est une affaire très douloureuse. » C’est tout à l’honneur de Kassovitz de l’avoir remise en mémoire à l’écran.

[1Dans leur biographie, La décennie Mitterrand (tome 2), Pierre Favier et Michel Martin-Roland consacrent dix pages à cet épisode, pp 918-927 de l’édition de Poche, Points Seuil.

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