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La théorie des cordes

Isolés sur une île de l’Océan Indien, une dizaine de scientifiques viennent de réaliser un exploit sans précédent dans l’histoire humaine : ouvrir le temps grâce à la théorie des cordes et voir ainsi le passé en direct. Cette transgression majeure des lois de la physique a toutefois un prix, et celui-ci est particulièrement élevé... Pour son quatrième roman, le cubain José Carlos Somoza ouvre la boîte de Pandore et prend un malin plaisir à ne pas la refermer.

DANS LES GOUFFRES OBSCURS DU TEMPS

C’est un des plus vieux mythes de la littérature : raconter ce qu’il advient quand on voyage dans le temps, quand on retourne dans le passé, et qu’on essaie de le transformer. Les personnages de José Carlos Somoza ne vont pas jusque là : grâce à la théorie des cordes [1], ils ont seulement trouvé le moyen de voir des fragments du passé, quelques images fugaces arrachées à la période jurassique ou à Jérusalem peu avant la crucifixion de Jésus. C’est peu, mais c’est déjà immense : qu’adviendra-t-il des croyances, des mythes et des connaissances scientifiques une fois ceux-ci confrontés non pas à la mémoire et à la transmission, mais à la réalité crue et nue ?

A mi-chemin entre Jurassic Park, l’Ile du docteur Moreau et Dix petits nègres, le roman de Somoza ouvre des abîmes sous les pas du lecteur. Car depuis que l’expérience du physicien espagnol David Blanes a réussi, quelque part sur une île minuscule de l’océan Indien, les dix scientifiques ayant participé à l’expédition tombent comme des mouches, assassinés dans des conditions qui rendent fous ceux qui ont eu le malheur de voir leur cadavre. Quant aux survivants, ce n’est guère mieux : ils sombrent dans une paranoïa morbide et se livrent à des rituels étranges...

Arriver en enchevêtrer thriller, science-fiction et physique théorique la plus ardue n’est pas une mince affaire. José Carlos Somoza y arrive pourtant, même si parfois il se prend un peu les pieds dans une histoire complexe et déroutante. Mais l’ensemble est suffocant et par moments profondément perturbant, certains passages dépassant même en épouvante les plus violents délires de Stephen King. Et alors que se profile le dénouement et que l’on se demande comment l’auteur va se sortir du labyrinthe dans lequel il nous a entraîné, le roman prend une dimension métaphysique sous la forme d’une fin ouverte, à la fois apaisée sur la forme et terrifiante sur le fond.

Il n’est pas innocent que José Carlos Somoza soit né dans une île, Cuba, qui fut le théâtre du terrible choc de 1492 qui marqua le début du pillage des Amériques par les Européens. De plus, Somoza est né en 1959, l’année du renversement de Batista par la guerilla castriste. Trois ans plus tard, l’histoire de l’humanité a bien failli s’arrêter là à tout jamais. La théorie des cordes est peut-être une manière d’exorciser la perspective de ce gouffre sans fin qui a failli s’ouvrir.

[1La théorie des cordes affirme que les plus petites particules de matière, et notamment de lumière, ont la forme de cordes qui disposent d’un grand nombre de dimensions. A certaines conditions, ces cordes pourraient être ouvertes.

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