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Leviathan : la narration explosée

Tomber d’un balcon un 4 juillet change radicalement la vie de Benjamin Sachs. Le plus grand roman de Paul Auster, avec une construction vertigineuse que j’ai tenté d’analyser en découpant les 28 pages de la séquence centrale.

L’art de la chute

Sorti en France en 1993, Leviathan est le septième roman de Paul Auster. C’est aussi, jusqu’à présent, son meilleur livre, celui qui va le plus loin dans l’imaginaire fécond du romancier new-yorkais. Leviathan, c’est l’histoire de Benjamin Sachs, écrivain talentueux et méconnu, dont la vie bascule à la suite d’une chute d’un balcon, la nuit de la fête de l’Indépendance. D’auteur révolté et impuissant, il va devenir poseur de bombes, dynamitant consciencieusement les répliques de la statue de la Liberté qui ornent les places des capitales d’Etat.

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Le clou du roman, son cœur géographique et narratif, c’est donc cette fameuse chute. Par le biais de son narrateur, Peter Aaron, Paul Auster décrit des cercles concentriques autour de ce trou noir qui aspire l’existence de Sachs comme une bonde. Cette construction est à la fois d’une complexité chronologique extrême et d’une grande fluidité à la lecture. J’en ai fait une étude détaillée, en découpant le passage de la chute en séquences et en tentant de les recombiner, comme les pièces d’un puzzle éparpillées au sol et que l’on remettrait dans l’ordre.

J’ai travaillé à partir de l’édition de poche Babel, dont le foliotage est différent de l’édition originale parue chez Actes Sud. Dans ce volume, le passage de la chute occupe la place centrale, soit 28 pages. Il est fragmenté en seize séquences chronologiques différentes. Cette étude se propose de reconstituer l’ordre logique de ces séquences afin de mettre en évidence la construction narrative de Paul Auster. Si l’on devait représenter cet ordre logique par un schéma, avec en abscisse le sens du récit et en ordonnée le sens chronologique, on obtiendrait ceci, qui correspondrait à un récit linéaire où se succèdent passé, présent et avenir, et où les témoignages des divers protagonistes précèdent la synthèse du narrateur (voir ci-contre).

Les seize séquences du texte de Paul Auster sont numérotées ci-dessous dans l’ordre du livre. On peut les regrouper à l’intérieur de cinq grandes parties chronologiques. Le schéma ci-dessous permet de visualiser la fragmentation du récit, son éclatement qui croise différents témoignages, qui revient sur le passé et anticipe l’avenir.
Le schéma se lit de de haut en bas dans l’ordre des seize séquences telles qu’elles apparaissent dans le roman, et de gauche à droite reclassées dans l’ordre chronologique, à l’intérieur des cinq parties temporelles.

I - Avant l’accident
- 1 - Sachs avant l’accident
- 3 - Sachs allait mal avant

II - La soirée
- 10 - racontée par Sachs
- 6 - racontée par le narrateur
- 15 - accident inévitable selon Sachs

III - L’accident
- 12 - récit détaillé de Sachs
- 9 - récit de Maria
- 7 - récit du narrateur
- 4 - description de l’accident
- 11 - Sachs justifie l’accident

IV - L’hôpital
- 8 - réactions de l’entourage
- 14 - silence de Sachs
- 16 - Sachs reparle, ses projets

V - Sachs après l’accident
- 2 - Sachs a changé
- 13 - réactions du narrateur
- 5 - la vie de Sachs est brisée