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Nauru, l’île que la croissance a tuée

Cet article de 2006 est l’un des plus consultés du site. L’émission d’Arte est désormais visible.

Avec ses 21 kilomètres carrés perdus dans le Pacifique, Nauru est la plus petite république du monde. C’est aussi une île dévastée, après trente ans d’opulence permise par l’exportation de phosphate. C’est enfin une triste mais édifiante parabole sur la nature profonde de la croissance, et sur ce qui nous attend.

C’est ainsi que les sociétés meurent

Nauru, vous connaissez ? c’est une toute petite île, de la taille d’une commune française, située dans le Pacifique, à l’est de l’archipel indonésien. Une île sans histoire, ou plutôt dont l’histoire au sens occidental du terme commence avec l’arrivée des Européens. Les Allemands d’abord, qui l’annexent en 1888, puis les Anglais après la première guerre mondiale qui en confient l’administration à l’Australie. Tous se servent abondamment dans les réserves naturelles d’un phosphate très pur qui servira à produire de l’engrais.

En 1968, Nauru accède à l’indépendance. Le phosphate se vent à prix d’or et les devises pleuvent sur les 12 000 habitants de l’île : deux milliards de dollars en trente ans. Soins médicaux gratuits, golfs, courts de tennis, domestiques chinois, voitures à gogo (pour trente kilomètres de route) et placements immobiliers spéculatifs en Australie et à Hawaï, censés produire une rente quand la source se sera tarie [1].

Car, bien entendu, les meilleures choses ont une fin. Les gisements de phosphate s’épuisent, l’argent ne rentre plus, les placements immobiliers s’effondrent, la dette gonfle. Quant aux habitants, gavés de consommation à l’occidentale (ce fameux modèle que le monde nous envie), ils souffrent de diabète (45% de la population) et d’hypertension, ils survivent avec deux cents euros par mois sur une île qui ressemble à un cauchemar.

Leur culture d’hospitalité, d’entraide et de partage existe encore, mais de moins en moins : face aux difficultés quotidiennes, la tendance est à l’individualisme et la méfiance. « Nous n’en sommes pas encore à fermer notre porte aux autres, constate un habitant. On partage, encore. C’est dans notre culture. Mais il va falloir qu’on s’en débarrasse. Maintenant, nous sommes dans le monde civilisé, nous sommes dans la compétition. »

Ce que nous montre le reportage de Laurent Cibien et Pascal Carcanade, c’est une île grattée jusqu’à l’os. Au delà d’une minuscule frange littorale où rouillent des carcasses de bateaux et des engins de hâlage, il n’y a plus que des dents rocheuses mortes, là où la terre a été pelletée pour en tirer le phosphate. Enfin, il y a autre chose, aussi : des gigantesques décharges à ciel ouvert : frigos, téléviseurs, meubles, voitures. C’est ce qui reste de Nauru.

Mais ce n’est pas tout : à la misère des habitants et au saccage de la terre s’ajoute la honte de servir de prison dorée. L’Australie donne de l’argent à Nauru, et en échange, elle y parque des demandeurs d’asile (essentiellement des Afghans et des Irakiens) pour une durée indéterminée. C’est ce qui s’appelle la Pacific solution. Il fallait y penser.

Un réservoir de matières premières, une décharge à ciel ouvert pour l’Occident, un camp de détention pour les demandeurs d’asile : Nauru n’est pas un accident de l’histoire ou une déplorable exception exotique. C’est la face noire de la mondialisation, c’est le sort que les pays dits développés réservent au reste du monde.


L’implosion écologique de l’île de Nauru par mfaya

[1Lire l’article de Florence Decamp dans Libération du 7 août 2004, Nauru, l’île flambeuse sur la paille

Nauru, l’île aux désastres, un reportage de Laurent Cibien et Pascal Carcanade (22’) pour Arte (20 septembre 2006).

Dernier livre paru

A paraître le 2 novembre