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Orwell, de la dèche à l’hommage

Saviez-vous que dans les années 30, l’auteur de 1984 a partagé la vie des clochards et s’est engagé dans la guerre d’Espagne ? Première partie d’un dossier Orwell publié en 2009 sur Envrak.fr

George Orwell : pourquoi en parler aujourd’hui ? En quoi ses écrits, dont le dernier a été publié il y a soixante ans, peuvent-ils nous aider à comprendre la complexité du monde ? Tout d’abord parce que pour la plupart, Orwell est l’auteur de 1984, dont la formule Big Brother is watching you est devenue un slogan tout-terrain dès qu’il s’agit de dénoncer la surveillance généralisée des citoyens, à qui Internet et le téléphone mobile ont donné une nouvelle jeunesse. Ensuite, parce que ses premiers livres, qu’ils racontent la vie des clochards parisiens et londoniens, les combats des milices républicaines en Espagne ou la condition des mineurs gallois, méritent d’être redécouverts. Enfin, parce que les éditions marseillaises Agone viennent de publier ses Ecrits politiques, après un recueil de ses chroniques et une biographie passionnante. Et Agone mérite qu’on s’intéresse à elle.

Cet article est donc le premier d’une série de trois. Le deuxième évoquera le Orwell rendu célèbre par La ferme des animaux (1945) et 1984 (1949), commentateur de l’actualité dans sa chronique de l’hebdomadaire Tribune. Le dernier vous présentera un des éditeurs d’Agone, qui nous parlera de la nécessité de publier Orwell et de la manière, très originale, dont la maison est gérée.

Dans la dèche à Paris et à Londres : est-ce ainsi que les hommes vivent ?

La première fois que paraît un livre dont l’auteur est George Orwell, c’est en 1933. Dans la dèche à Paris et à Londres décrit, avec un réalisme cru, la plongée dans l’univers des plus miséreux au cœur des deux grandes capitales européennes, une expérience que refera Holden soixante-quatorze ans plus tard. Le jeune Eric Blair (il a 25 ans quand son récit commence) nous entraîne avec les clochards dans la misère la plus noire, la faim la plus abjecte, la crasse sordide des asiles de nuits anglais ou le travail abrutissant dans les cuisines d’un grand hôtel parisien. C’est ainsi que l’auteur se débarrasse petit à petit de ses oripeaux d’enfant de l’empire, celui dont la vie toute tracée avait démarré dans les prestigieuses public school britanniques avant de se poursuivre dans la police coloniale en Birmanie. Dans la dèche à Paris et à Londres raconte ainsi deux histoires en une : celle des clochards dont la survie quotidienne est en soi une aventure tragi-comique, et la sienne, au cœur d’une métamorphose qui fera de lui l’un des plus grands écrivains du siècle, et l’un des principaux porte-voix d’un socialisme humaniste dans la lignée de Hugo et Jaurès. Récit initiatique, description journalistique d’une précision clinique, Dans la dèche à Paris et à Londres est d’une modernité étonnante, même à soixante-quinze ans de distance. Son style, dépouillé, direct et extraordinairement vivant, vaut largement celui des grands reporters de son époque :

« La faim réduit un être à un état où il n’a plus de cerveau, plus de colonne vertébrale. L’impression de sortir d’une grippe carabinée, de s’être mué en méduse flasque, avec de l’eau tiède qui circule dans les veines au lieu de sang. »

S’il se permet de parler de la condition des plus démunis, c’est qu’il a pris la peine de partager leur existence, contrairement à d’autres bien-pensants, y compris de gauche : “Car enfin, que savent de la pauvreté la plupart des gens cultivés ?” C’est pourtant bien à eux que s’adresse Orwell, en espérant leur ouvrir les yeux sur la réalité des vagabonds : “Je dis simplement que ce sont des êtres comme vous et moi, et que s’ils ne sont pas tout à fait comme vous et moi, c’est le résultat et non la cause de leur mode de vie.” Cette prise de conscience, Orwell va l’enrichir au cours des années suivantes, au contact des mineurs du nord de l’Angleterre (Le quai de Wigan).

Hommage à la Catalogne : une balle dans la gorge, la fin des illusions

Mais la barrière qui le sépare encore de ces classes populaires dont il ne fait pas partie va tomber au cours de l’hiver 1937, qu’il va passer en Espagne. La guerre civile y fait rage et s’est rapidement internationalisée, avec l’URSS et le Mexique qui soutiennent les Républicains, tandis que les putschistes emmenés par Franco bénéficient de l’aide militaire de l’Italie fasciste et de l’Allemagne nazie. Comme beaucoup de Britanniques, Orwell s’engage dans les milices du POUM, un parti d’extrême-gauche qui prône la révolution. Hommage à la Catalogne est le récit de ces six mois pendant lesquels il découvre le front et Barcelone.

S’il ne se passe pas grand chose au front, hormis le froid, le manque d’équipement et l’ennui, Orwell y vit ce qu’il perçoit comme une société sans classe, égalitaire.

« Tous, du général au simple soldat, touchaient la même solde, recevaient la même nourriture, portaient les mêmes vêtements, et vivaient ensemble sur le pied d’une complète égalité. »

Après une permission à Barcelone, de retour au combat, Orwell est blessé par une balle qui lui traverse la gorge. Il s’en tirera sans trop de dommages, mais sa description de l’impact du projectile est un modèle du genre :

« j’eus l’impression d’être au centre d’une explosion. Il me sembla y avoir autour de moi un grand claquement et un éclair aveuglant, et je ressentis une secousse terrible [...] comme celle qu’on reçoit d’une borne électrique. »

Le récit du coup de feu et des secondes qui l’ont suivi dure trois pages.

Ses trois séjours à Barcelone, à son arrivée en décembre, lors de sa permission début mai et avant son départ en juin, lui ouvrent les yeux sur l’échec du processus révolutionnaire. La première fois, il est frappé par le fait que

« dans cette ville, les classes riches avaient disparu. [...] On ne voyait que très peu de personnes vraiment dans la misère et pas de mendiants. [...] Des êtres humains cherchaient à se comporter en êtres humains et non pas en rouage de la machine capitaliste. »

Quant il revient, trois mois plus tard, tout a changé.

« On voyait partout des hommes gras à l’air florissant, des femmes habillées avec recherche et des automobiles luisantes. [...] Les mendiants étaient légion à présent. [...] Les garçons de restaurant avaient réintégré leurs chemises empesées, et les chefs de rayon courbaient l’échine comme à l’accoutumée. »

La mise au pas du mouvement révolutionnaire par le parti communiste, et au-delà, l’URSS (qui voulait rassurer ses alliés britanniques et français), était en marche. Orwell sera le témoin, le 3 mai, des batailles de rue qui opposent anarchistes et militants du POUM d’un côté, communistes de l’autre. Lors de son dernier séjour, à sa sortie de l’hôpital, le POUM a été dissous et ses militants recherchés, emprisonnés ou abattus. La trahison de la révolution qu’il constate avec écœurement lui inspirera, sept ans plus tard, La ferme des animaux.

A suivre…

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