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Persepolis

Quatre ans après la parution du dernier tome de Persepolis, Marjane Satrapi a présenté à Cannes l’adaptation en dessin animé de sa BD autobiographique. Pari dangereux que celui de transposer sur un écran de cinéma une œuvre aussi dépouillée et inventive que Persepolis. Avec l’aide de Vincent Parronaud, et grâce au recours à des techniques anciennes de traçage, l’Iranienne démontre qu’à ceux qui ont du talent, tout est permis.

VINGT-QUATRE IDÉES À LA SECONDE

Ça semblait être le prototype de la fausse bonne idée. Persepolis est une magnifique bande dessinée, ou plus précisément un roman graphique à la hauteur des plus grands, notamment le Maus d’Art Spiegelmann. Avec son noir et blanc profond, son minimalisme expressionniste et son culot phénoménal, il semblait bien parti pour se suffire à lui-même.

Persepolis est donc le genre de film qu’on découvre avec une certaine appréhension, et la crainte anticipée de devoir reconnaître sa déception. Les touches de bleu sur l’affiche, le début du film en couleurs ne rassurent pas. Puis, très vite, la force de l’histoire, les visages familiers de la petite Marjane, de ses parents et de son extraordinaire grand-mère emportent les réticences.

L’apport de Vincent Parronaud, à qui Marjane a fait appel pour mener à bien son projet, est incontestable [1]. Entre une BD et un dessin animé, les deux points qui font la différence, c’est tout d’abord le son, et bien sûr le mouvement. Parronaud a particulièrement soigné les transitions entre les scènes, utilisant au mieux les possibilités offertes par les grands à-plats noirs. Construit sur la forme d’un grand flash back (alors que la BD était essentiellement linéaire), Persepolis nous entraîne d’un plan à l’autre avec beaucoup de grâce et de subtilité, un peu comme un coq-à-l’âne visuel.

Côté son, le travail est tout aussi remarquable [2]. Que ce soit au centre de Téhéran envahi de voitures, au cœur des bombardements de la guerre Iran-Irak, dans un terminal d’aéroport ou dans une salle de concert viennoise les bruitages nous immergent dans l’univers mental de Marjane comme aucune BD ne pourrait le faire. Le recours à de grandes actrices pour le doublage des voix (Chiara Mastroianni pour Marjane, Catherine Deneuve pour sa mère, Danièle Darrieux qui s’en donne à cœur joie avec la grand-mère) donne à l’histoire une texture sonore incomparable.

Persepolis le film est donc une belle porte d’entrée à Persepolis le livre, qui reste tout de même plus riche, plus complet et moins elliptique. La longue errance à Vienne, où Marjane découvre l’indifférence et le rejet des capitales occidentales, ses aventures amoureuses, ses jeux de petite fille iranienne d’avant la révolution sont tout juste esquissés. Et le parti pris graphique du livre (un noir et blanc rigoureux) n’a pas résisté aux contraintes du cinéma, avec l’apparition de gris et de dégradés.

Rien de bien grave. En réhabilitant les techniques anciennes de dessin à la main, sur papier, et de traçage à l’encre, Satrapi et Parronaud démontrent que la créativité n’est pas qu’affaire de mégapixels et de gigaoctets. C’est même probablement le contraire. Les grands artistes, les vrais, n’ont pas besoin de béquilles technologiques.

[2Pour en avoir un aperçu avec des bandes-annonces et une très belle interprétation d’Eye of the tiger par Chiara Mastroianni, voir le site du film

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