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Persepolis

En quatre ans et autant d’albums de BD aux couverture jaune, verte, rouge ou bleue, Marjane Satrapi tricote en rangs serrés l’intime et l’universel pour nous donner dans un récit autobiographique la plus belle des leçons d’histoire contemporaine. Persepolis parle de l’Iran, bien sûr, mais aussi des femmes et des hommes, des riches et des pauvres, des mythes et de la réalité, de la peur et du courage, des parents et des enfants... Le tout dans un noir et blanc profond et lumineux comme jamais.

L’Iran, ni noir ni blanc

Les quatre tomes de Persepolis sont-ils encore de la BD, ou déjà de la littérature ? Ils sont en tout cas tout ce qu’on peut vouloir transmettre, juste à côté d’œuvres essentielles et inclassables comme Maus, d’Art Spiegelman.

Née en 1969, l’Iranienne Marjane Satrapi a dix ans au moment de la révolution qui chasse le Shah, et un an de plus quand l’Irak déclenche une guerre terrible qui va durer huit ans [1]. Pour la protéger des obus qui pilonnent Téhéran et de la chasse aux opposants déclenchée par les mollahs, ses parents envoient Marjane à Vienne, en Autriche, où elle passera l’essentiel de son adolescence. Livrée à elle-même, à la rue, elle rentre au bout de quatre ans, s’inscrit aux Beaux-Arts, se marie et divorce. En 1994, elle repart, cette fois définitivement, pour s’installer en France où elle vit toujours.

Publié à partir de l’automne 2000, en quatre épisodes parus chacun à un an d’intervalle à L’Association, Persepolis mélange l’intime et l’universel dans un noir et blanc très épuré. Marjane Satrapi nous offre un remarquable point de vue sur la société iranienne racontée de l’intérieur, mais aussi sur notre propre mode de vie vue par une Iranienne. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la moyenne bourgeoisie autrichienne (alors dirigée par l’ex-nazi Kurt Waldheim) n’en sort pas grandie. Pas plus que les consommateurs paniqués se ruant sur les rayons des supermarchés en mars 1991, au moment de la première guerre du Golfe...

Persepolis est ainsi un incessant aller-retour entre la culture millénaire de l’Iran et celle des Gardiens de la Révolution, entre un enfant et ses parents, entre femmes et hommes, entre persans et européens, entre athées et croyants, entre nantis et prolétaires, entre le futile et le cœur des choses.

Mais contrairement à son trait, le propos de Marjane n’est ni noir ni blanc, il y a juste des humains qui font comme ils peuvent avec leur histoire et celle de leur pays. Elle ne s’épargne d’ailleurs jamais, ni quand elle raconte sa première vocation (« déjà à l’âge de six ans j’étais sûre d’être la dernière des prophètes »), ni quand elle décrit ses transformations physiques à l’adolescence (« J’étais dans une période de laideur sans cesse renouvelée ») ou l’abandon de ses études à Vienne (« la honte d’être devenue une nihiliste médiocre »). Mais elle le fait avec tellement de sincérité, de tendresse et de talent que ses dessins nous touchent au plus profond. « A la base, les êtres humains sont pareils », affirme-t-elle [2]

[1voir le récit qu’en fait Robert Fisk dans La Grande guerre pour la civilisation

[2lire les entretiens accordés en janvier 2002 au site bdselection.com, en juillet 2004 au site pariscinema.org et en juillet 2005 au site cuverville.org.

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