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Philippe Rekacewicz : « Je fais des cartes en colère »

dimanche 9 octobre 2011

Le cartographe du Monde diplomatique raconte comment il conçoit son travail, ce qui déclenche la création d’une nouvelle carte, la représentation des vraies frontières, le choix de dessiner à la main... Rencontre à Aubagne à l’occasion de Mondissimo.

Il dessine le monde dans le Diplo

C’est lui qui, depuis 1988 est le maître des cartes au Monde diplomatique. Dans un journal qui ne publie presque jamais de photos et qui illustre ses articles par des reproductions de tableaux, les cartes géopolitiques apportent une touche de couleurs plutôt bienvenue. Elles mettent en perspectives des données complexes, parfois mieux que les (très) longs articles qu’elles accompagnent. Et elles demandent souvent de longues semaines de travail, nécessaires à collecter les informations statistiques qu’il s’agira de mettre en forme.

Mais Philippe Rekacewicz fait mieux que ça. Depuis quelques années, il est passé des cartes classiques composée sur ordinateur à de véritables dessins au crayon et au pastel gras qui donnent à son travail un style reconnaissable entre mille, de même qu’on peut distinguer au premier coup d’œil une photo de Cartier-Bresson ou un tableau de Kandinsky.

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Quand on lui demande ce qui déclenche chez lui la nécessité de faire une carte, il répond tout simplement : « la colère. En fait, je fais des cartes en colère, comme par exemple sur les réfugiés aux portes de l’Europe, sur les migrants. On traite ces gens comme des numéros, moi je vois des destins. J’ai passé plusieurs semaines à Vienne à suivre des migrants africains pour reconstituer leur trajectoire. » [1]

Quand il définit ce qu’est à son sens la cartographie, Philippe Rekacewicz parle d’abord d’une réflexion collective, puis de vision : « une carte doit montrer ce qui n’est pas visible. Depuis une vingtaine d’années, on est sorti d’un monde bipolaire et tout est de plus en plus complexe. La notion de frontière politique n’a plus beaucoup de sens : les frontières traversent les pays, comme celle de l’Europe qui coupe le Sahara pour bloquer le passage des migrants bien avant la Méditerranée. De même, en Italie, il y a une frontière évidente entre le sud et le nord. »

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L’envie de faire des cartes crayonnées lui est venue à la suite d’un problème de logiciel alors qu’il était en retard pour finaliser un travail. Son esquisse est si belle qu’il va en faire une spécialité, au point que ses cartes vont se retrouver exposées dans toute l’Europe. « Je ne voulais plus ces intermédiaires entre la carte et moi que sont la souris, le clavier et l’écran. Je voulais retrouver un contact direct, je voulais que la colère et l’émotion transparaissent dans les traits. »

Enfin, Philippe Rekacewicz revendique le droit à l’imprécision, chose très mal vue dans le milieu des cartographes où tout doit être calibré au millimère. « Peu importe, ce qui compte c’est la vision d’ensemble. » En tout cas ses cartes connaissent un grand succès auprès des enseignants qui se les approprient en les téléchargeant sur le site du Monde diplomatique. « J’ai beaucoup de retour de leur part, c’est très intéressant. Elles font en quelque sorte partie du domaine public, elles circulent ».

Sur le blog Visions cartographiques, Philippe Rekacewicz accueille des contributions de journalistes, d’historiens ou de cartographes sur les dimensions politiques, culturelles ou historiques des cartes. On y voit aussi des esquisses, ces cartes en gestation comme des croquis de bande-dessinée. « En ce moment, je travaille avec des chercheurs du MIT sur des informations représentées avec des briques de Lego. Vous verrez, c’est très intéressant. » On n’en doute pas.

Notes

[1Lire l’article Rendez-vous à Sharon’s Stone

       

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