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Pour qui sonne le glas

Publié en 1940, le roman d’Ernest Hemingway raconte de l’intérieur la guerre d’Espagne au printemps 1937 dans un maquis près de Ségovie, en Castille. Récit de guerre (Hemingway y était correspondant), Pour qui sonne le glas est aussi l’histoire d’un amour magnifique de quatre jours entre un volontaire américain et une jeune espagnole, qui savent la mort toute proche mais qui tiennent bon.

LES DERNIERS JOURS D’UN CONDAMNÉ

La guerre d’Espagne racontée par Hemingway ressemble beaucoup à celle photographiée par Robert Capa : sens du détail, précision des descriptions, humanisme du regard au cœur même de la catastrophe. Comme le fondateur de l’agence Magnum, avec qui il fut très proche, Ernest Hemingway nous plonge en plein cœur de la fournaise terrifiante que fut la guerre civile espagnole, fascistes d’un côté, républicains de l’autre [1], désastre total. Mais alors que le Leica de Robert Capa montre plutôt les villes (Madrid, Barcelone), la Remington de Hemingway décrit le maquis espagnol, ce petit groupe réfugié dans la montagne que rejoint un spécialiste du sabotage de pont, l’Américain Robert Jordan. Les quatre jours que dure le récit, étiré sur plus de 500 pages, se passent exclusivement dans cette montagne castillane subitement balayée par une tempête de neige en plein mois de mai.

Pendant la majeure partie du roman, il ne se passe pas grand chose, ou plus précisément, ce qui se passe n’est pas de l’ordre de l’action, mais du regard, de la méditation, de ce à quoi pensent les gens qui vont mourir bientôt et qui le savent. Pour qui sonne le glas est quasiment un roman contemplatif, ce qui ne l’empêche pas d’être drôle, comme quand Hemingway dit d’un des personnages espagnol qu’il est profondément chrétien, chose rare dans les pays catholiques. Ou encore, cette phrase splendide, à propos d’un officier franquiste toujours prêt à dégainer : « Je déteste ces brandisseurs de pistolet. Il ne peuvent pas donner un ordre sans exhiber leur arme. Ils doivent sortir leur pistolet quand ils vont aux cabinets et se donner l’ordre de faire ce qu’ils ont à faire. »

Ce sabotage d’un pont, sensé couper l’armée franquiste de ses arrières lors d’une attaque républicaine [2], il est préparé minutieusement, il fait l’objet de longues discussions à l’intérieur du petit groupe de résistants, marqué par deux figures féminines fortes : Pilar, une paysanne qui n’a peur de rien et surtout pas de son mari, et Maria, une jeune femme échappée des franquistes qui l’ont violée. A côté d’elles, les hommes font plutôt pâle figure, hormis le très ambigu Pablo, que Robert Jordan soupçonne de vouloir trahir.

Dans cette longue attente qui est celle des clandestins et des résistants, Hemingway cherche à décrire au plus près une menace quasi-invisible et pourtant omniprésente, à l’instar de ces avions qui survolent la montagne dans un vacarme infernal (« ils avancent comme la fatalité mécanisée »). Il relate dans une langue dépouillée de tout artifice et de tout superflu les atrocités commises par les franquistes et, dans une moindre mesure, par les républicains, comme une répétition générale de ce qui se passera quelques années plus tard sous l’Occupation en France.

Car la mort est omniprésente dans Pour qui sonne le glas, et même s’ils donnent le change, ses personnages savent bien qu’ils sont condamnés. Au printemps 37, la guerre d’Espagne est en train d’être perdue, les républicains se déchirent entre communistes et anarchistes [3] et la seule incertitude porte sur l’échéance de la défaite. L’offensive franquiste qui se prépare dans la montagne ne laisse aucun espoir. Et, au-delà, alors que dans le ciel espagnol les avions allemands et italiens sèment la terreur, c’est toute l’Europe pour qui sonne le glas.

[1L’historien Antony Beevor raconte que Hemingway soutenait les attaques des communistes contre les anarchistes : « Hemingway était un individualiste qui croyait en la discipline pour toute autre personne que lui-même ».

[2inspiré d’un épisode réel raconté par Antony Beevor dans son remarquable ouvrage, La guerre d’Espagne. Il s’agit de l’attaque du 30 mai 1937 contre la Granja de San Ildefonso, qui a coûté 3000 hommes aux républicains, dont 1000 issus des Brigades internationales

[3Antony Beevor raconte que Hemingway soutenait les attaques des communistes contre les anarchistes : « Hemingway était un individualiste qui croyait en la discipline pour toute autre personne que lui-même ». La guerre d’Espagne, p 346

Dernier livre paru

A paraître le 25 octobre