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Printemps 1894 : il y a de l’alumine à Gardanne !

extrait du dossier Pechiney, cent ans après

Des débuts cahotiques à l’expansion de l’alumine technique en passant par les coups de génie de Paul Héroult, les deux guerres mondiales, les crises économiques et la concurrence étrangère, l’histoire de l’usine d’alumine se confond avec celle du siècle. En voici une ébauche [1].

JUSQU’EN 1892, l’aluminium, métal révolutionnaire par ses propriétés physiques, n’est pas rentable. La Société de Froges, dans l’Isère, manque de peu le dépôt de bilan quand tout à coup, l’horizon s’éclaire. La demande grimpe, mais les tarifs douaniers et les frais de transport de l’alumine, cette poudre blanche extraite de la bauxite et importée d’Allemagne, restent un obstacle. Pourquoi ne pas en fabriquer en France ? C’est ce que fait déjà la Compagnie des Produits Chimiques d’Alais et de la Camargue, dirigée par un certain Alfred Pechiney .
Mais la Société de Froges lorgne plutôt sur le brevet que vient de déposer un chimiste allemand, Karl-Joseph Bayer. Trop tard : une “Société Française de l’Alumine pure” vient de se constituer et achète la licence d’exploitation du procédé. Reste à choisir un site approprié, y construire une usine et commencer la production d’alumine.

Gardanne, le meilleur choix
Le premier département producteur de bauxite, en France, c’est le Var. Il faut donc s’en approcher le plus possible. Un terrain près des Milles est d’abord envisagé, puis rejetté. Ce sera donc Gardanne, sur un terrain loué aux Charbonnages des Bouchesdu- Rhône (qui fourniront le combustible pour les fours), tout contre la gare (qui permettra d’acheminer la bauxite). Sur 1,1 hectare (contre 40 aujourd’hui), l’usine est édifiée entre 1892 et 1893 mais tarde à démarrer. Il faut en effet trouver des clients pour l’alumine, et le procédé Bayer n’est pas exactement au point. L’entreprise n’a plus d’argent. Un accord est donc trouvé avec la Société de Froges pour fusionner, décision votée à l’unanimité le 29 décembre 1894.

“Tête de vieux mulet”
En 1895, l’avenir de l’alumine gardannaise semble moins sombre : l’argent est là, les débouchés aussi, puisque le seul et unique client est l’usine d’aluminium de La Praz. Restent les problèmes que pose encore le procédé Bayer, problèmes que son inventeur, mandaté à Gardanne, ne parvient pas à résoudre. Paul Héroult, touche-à-tout de génie et envoyé sur place par la Société de Froges, met son grain de sel, ce qui ne plaît pas à l’illustre savant germanique, de trente ans son aîné, stupéfait de s’entendre traiter de “tête de vieux mulet”.
Dans cette ambiance pleine de tendresse, les tuiles continuent de pleuvoir. Une chaudière explose, les autoclaves s’entartrent, les pannes se succèdent. A partir de l’été 1895, la Société décide de mettre le paquet : douze décomposeurs neufs sont installés, ainsi qu’une nouvelle chaudière, une machine à vapeur de 150 chevaux et l’extension de la surface disponible de l’usine, déjà à l’étroit.
En 1897, de retour d’Irlande, Paul Héroult découvre comment éviter les dépôts d’alumine dans les décomposeurs et la production décolle. De 36 tonnes d’alumine par mois à l’été 1896, la production passe à 54 tonnes à l’automne 1897, 80 tonnes fin 1898, 186 tonnes fin 1899.

Déjà les boues rouges
Si la production ne pose plus de problèmes, les résidus de bauxite deviennent encombrants : on les appelle déjà les boues rouges, et on les stocke où on peut. En 1895, selon le journal de bord du directeur Charles Guénivet, “les boues résiduelles étaient simplement déposées dans la cour de l’usine”. En novembre 1902, il faut faire quelque chose. L’usine se porte acquéreuse d’une partie du vallon d’Encorse, à Bouc Bel Air, pour 700 F l’hectare. On parle d’utiliser les boues rouges comme remblai pour la mine, sans succès. En janvier 1909, on essaie d’utiliser les boues rouges pour l’épuration du gaz à Lyon, en avril 1910, on tente de les recycler dans la peinture, trois mois plus tard dans le ciment. Il faudra attendre cinquante-six ans pour que le choix du rejet en mer soit imaginé, avec les controverses que l’on connait.

La croissance et la guerre
Entre temps, l’usine continue de se développer à un rythme rapide. Ainsi, en août 1904, on envisage de porter la production d’alumine à 15 tonnes par jour (soit 450 tonnes par mois). En juin 1907, elle atteint 17,6 tonnes, en juin 1914 42 tonnes. La guerre va interrompre le bel élan.
L’approvisionnement devient difficile, il faut six jours pour expédier une lettre de Gardanne à Tourves (où se trouvent les mines de bauxite). Le premier mort ne tarde pas : l’ouvrier Benneton succombe à ses blessures de guerre, des allocations sont versées aux familles des employés mobilisés. 36 des ouvriers de l’usine sont des réfugiés. En août 1917, la production quotidienne d’alumine s’élève à 36 tonnes, et seulement 28 tonnes en août 1918.
Il est temps que la guerre s’achève. Avec elle se termine une époque, celle des précurseurs, des savants fous et des industriels patriarches. Déjà s’annoncent les grands groupes industriels du 20ème siècle, avec la fusion le 12 mai 1921 de la société de Froges et de la Compagnie des Produits Chimiques d’Alais et de Camargue. Mais cette fusion commence sous de biens mauvais auspices : une première vague de licenciements en mars 1921 n’est qu’un avant-goût de l’arrêt total de la production en juin. Il faudra attendre décembre 1922, après dixhuit mois d’inactivité forcée, pour que les embauches reprennent et que la production retrouve doucement son niveau de 1917 (9300 tonnes).
Il faut dire que les salariés d’alors (entre 500 et 600 depuis 1914, soit autant qu’aujourd’hui) ne restent pas longtemps en poste, guère plus de six mois ou d’un an. A l’immigration italienne du début du siècle succède l’arrivée des Arméniens, des ouvriers d’Europe centrale mais aussi des Cubains ou des Argentins.

31 mai 1932, 8h30...
Malgré une nouvelle vague de licenciements en 1928, la production s’accroît rapidement pour atteindre 30 000 tonnes en 1929. 1929, c’est l’année du krach boursier à Wall Street qui va enfoncer le monde dans la crise. Il faudra attendre trois ans pour que l’onde de choc touche la France et l’usine d’alumine de Gardanne, dont la production retombe au niveau de la première guerre et qui subit un accident épouvantable le 31 mai 1932. A 8h30 du matin, un autoclave explose. Des bâtiments sont soufflés, et l’on compte sept morts. Les photos d’époque évoquent un bombardement.
1936 : le Front Populaire remporte les élections législatives de mai. Aussitôt, de grandes grèves avec occupation des locaux éclatent dans toute la France, et l’usine de Gardanne n’échappe pas à la règle. La grève est dure, le matériel souffre. Lorsque la production redémarrera, il faudra de nombreuses réparations. Mais les quarante heures par semaines sont au bout, ainsi que les deux semaines de congés payés...
Le 31 août 1939, quelques heures avant le début de la seconde guerre mondiale, le conseil d’administration de la compagnie d’Alais, Froges et Camargue ordonne un inventaire exceptionnel des biens de toutes les entreprises du groupe. La guerre aura des répercussions considérables sur la production d’aluminium - et donc d’alumine - en raison de la pénurie d’énergie. L’usine de Gardanne se distingue, comme celles du sud de la France, par une surembauche de salariés qui échappent ainsi au service du travail obligatoire (STO).
1944 et les mois qui précédent la Libération font chuter encore plus la production, déjà bien basse. Les installations de l’usine de Gardanne furent d’ailleurs en grande partie détruites par un sabotage mené par des résistants des Basses-Alpes.

Enfin Pechiney
Après les forts dégraissages d’effectifs de l’après guerre, la Société d’Alais, Froges et Camargue va s’offrir une cure de jouvence en retournant aux sources, puisque l’Assemblée Générale extraordinaire du 8 septembre 1950 entérine l’appellation nouvelle de Pechiney, compagnie de Produits Chimiques et Electrométallurgiques. Ce n’est donc que depuis cette date que l’on parle, à Gardanne, d’usine Pechiney.
En 1957, l’usine de Gardanne produit 200 000 tonnes d’alumine par an (cent fois plus qu’en 1900 !) et se situe dans les toutes premières au monde. C’est à ce moment-là que le principe “d’attaque continue” est mis en place, provoquant de gros changements des conditions de travail (voir le témoignage de Louis Rachet). Plus question, désormais, de remplir les autoclaves de soude et de bauxite, de les nettoyer quasiment à la main, avec tous les risques que cela comporte. Désormais, le processus fonctionne en permanence et en circuit fermé.
Petit à petit, le travail de pilotage du matériel remplace le travail manuel. L’usine de Gardanne prend progressivement sa forme actuelle, avec ses anciennes machines qui côtoient les plus récentes, ce qui finit par poser quelques problèmes de rentabilité, face à des concurrents qui produisent plus avec moins de matériel.

Des Guinéens à l’accent provençal
C’est alors qu’entrent en scène les alumines techniques. Elaborées dans les années 1980, elles commencent à être fabriquées à Gardanne début 1987. Objectif premier : diversifier la production pour mieux rentabiliser le matériel existant. Mais aussi répondre à une demande de plus en plus exigeante. Les alumines techniques, ou altech, s’exportent dans le monde entier pour fabriquer des bougies d’automobile, des dentifrices, du cristal, des isolateurs à haute tension, de la céramique. C’est la concrétisation de l’ouverture au monde de l’usine d’alumine, un virage important pris depuis une trentaine d’années avec ce que l’on appelle le transfert de technologie.
Ainsi, des usines ont vu le jour en Grèce, en Yougoslavie, en Inde et en Chine grâce à la formation de cadres sur le site de Gardanne. Fria, en Guinée, est la seule usine d’alumine du continent africain. On y trouve des ingénieurs, là-bas, qui ont gardé l’accent provençal...

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[1Olivier Raveux, Les débuts de la fabrication de l’alumine à Gardanne, Université de Provence, 1993

Dernier livre paru

A paraître le 25 octobre