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Raymond Aubrac : « Il faut être optimiste, c’est ça l’esprit de résistance »

Passer une heure à échanger avec l’un des principaux personnages de la Résistance est une grande chance. Avec patience, clarté, humilité et beaucoup d’humour, Raymond Aubrac a répondu à nos questions et accepté de revenir sur un parcours de vie extraordinaire.

Lucie Aubrac a donné son nom à de nombreux établissements scolaires. Etes-vous consulté à chaque fois ?

Raymond Aubrac : J’ai déjà reçu 130 lettres de municipalités, départements ou régions qui veulent donner le nom de Lucie à une rue, une école, un lycée, un amphithéâtre ou une résidence sociale. Il n’y a pas de règle. Quand on me le demande, je donne mon accord, et si on ne fait que m’informer, je remercie. Souvent, on m’invite pour une cérémonie d’inauguration et si je le peux, j’y vais. Mais j’ai bientôt 94 ans, alors je ne fais plus de projet à long terme ! Inaugurer une école Lucie- Aubrac, ce n’est pas de la fierté, mais plutôt du réconfort.

Les témoins directs de la Résistance disparaissent peu à peu. Quelle différence faites vous entre l’apprentissage scolaire et le contact direct avec les Résistants pour les enfants et les jeunes ?

La différence est surtout d’ordre sentimental. Que faisons-nous devant les jeunes ? On essaie de répondre à leurs questions. Quand il s’agit d’interpréter un fait objectif, le contenu de la réponse d’un enseignant sera le même, le fait d’avoir été un témoin n’apporte pas plus.

Ceci dit, je fais une différence entre enseignants et historiens. Les premiers transmettent le savoir. Les seconds ont des débats de principe avec les témoins, je suis bien placé pour le savoir. Frôler le milieu des historiens, c’est comme approcher le coeur d’un cyclone.

Mais qu’apportez-vous de plus aux élèves que ce qu’ils apprennent en classe ?

Sur le plan émotionnel, ça leur apporte quelque chose. Avoir approché le général de Gaulle, par exemple, ça donne un supplément d’autorité, même si je n’ai pas rencontré Napoléon 1er, comme on me l’a parfois reproché ! Et puis, les jeunes ne posent pas les mêmes questions à leur enseignant qu’à un témoin direct. Par exemple, “Avez-vous eu peur ?” ou “Avez-vous rencontré Jean Moulin ?”

Leur contact m’apporte en tout cas quelque chose : c’est un sentiment de solidarité entre les générations. Je ne sais pas si c’est utile, mais en tout cas ce n’est pas nuisible. Et ça peut servir à quelques-uns.

On assiste à une récupération des symboles de la Résistance par le pouvoir actuel, notamment avec la let tre de Guy Môquet dans les lycées et le parrainage d’enfants juifs par chaque élève de CM2. Pourquoi, selon vous ?

Ces mots s’adressent aux pédagogues, aux enseignants. A eux de rebondir et de les commenter s’ils le souhaitent. La lettre de Guy Môquet, c’est une belle lettre, mais il faut absolument la remettre dans son contexte : elle est liée à l’histoire de Guy Môquet et de son père, qui a été arrêté pour avoir distribué l’Humanité clandestine.

Je regrette que le Président de la République ne rappelle pas plus souvent le programme du Conseil National de la Résistance, même s’il est heureux qu’il fasse un effort pour que ce qui s’est passé revienne dans les mémoires. Quant à l’histoire du parrainage des enfants juifs, c’est invraisemblable.

En mars 2004, vous avez cosigné un appel à l’occasion des 60 ans du programme du Conseil National de la Résistance. Plus qu’à Mai 68, n’est-ce pas surtout aux avancées sociales de la Libération que le gouvernement s’attaque aujourd’hui ?

Quand De Gaulle arrive au pouvoir à la Libération, il a déjà un programme clair, c’est celui du CNR. J’ai travaillé pendant six mois dans cette région comme commissaire de la République, après le débarquement de Provence. Les forces politiques dominantes ici, c’était la gauche, les socialistes et les communistes. Le CNR regroupait différentes sensibilités politiques et syndicales, du Nord et du Sud. C’est un texte de compromis, sans doute pour la première et la dernière fois dans l’histoire de ce pays.

Ce serait utile de savoir pourquoi le gouvernement veut revenir sur ces réformes sociales. Je pose la question, mais je n’ai pas de réponse. Les réformes du CNR, je voudrais les voir confrontées à la mondialisation, aux problèmes écologiques, à la bulle financière.

Comment définiriez-vous l’esprit de résistance ?

L’esprit de résistance, c’est la capacité de réagir à une injustice. Les valeurs de la résistance sont plus complexes, plus complètes. Il y a de grosses composantes de solidarité, de patriotisme, de transgression aussi. Et si les Résistants ont parfois été traités de terroristes, ils n’avaient pas pour but de répandre la terreur. Le terme de terroriste était utilisé par l’occupant et par Vichy. C’était un cas de diffamation, mais bien sûr on ne risquait pas de porter plainte !

Pourquoi résister aujourd’hui ? Eh bien, quand on voit des familles avec trois ou quatre gosses dans 17 mètres carrés, ou un chômeur qui n’arrive pas à finir le mois, aux exclusions pour racisme à l’embauche ou pour un logement.

Mais aujourd’hui, est-ce que ce ne sont pas plutôt des associations ou des collectifs qui résistent ?

Pendant l’Occupation, ce ne sont pas les partis politiques qui ont commencé à résister. Ce sont des gens isolés, qui se sont rassemblés comme des billes de mercure sur une table et qui ont entraîné les partis politiques. Les associations et les ONG n’ont pas l’objectif de prendre le pouvoir, mais ça ne doit pas empêcher les partis politiques de prendre à leur compte certaines de leurs propositions. Et puis, il ne faut pas oublier qu’en 1968, les accords de Grenelle ont fini par être signés par le pouvoir en place.

Le 21e siècle, l’imaginiez-vous comme ça ?

Il y a quelque chose qui m’inquiète dans notre époque : un certain pessimisme. Il manque aux jeunes un élan. Ils sont inquiets, il y a une espèce de mal de vivre. Quand je vois des jeunes qui se démobilisent, je leur dis qu’ils sont en train de détruire leurs chances. Il faut être optimiste, c’est ça l’esprit de Résistance.

Quand nous avons commencé à résister, on voulait voir notre pays dans une situation meilleure, on y croyait ! Pourtant, on a commencé pendant l’hiver 40-41, avec nos petits tracts et nos petits graffitis. Ça semblait dérisoire, face à la puissance de l’occupant. Mais on se disait qu’on ne risquait pas grand chose, et c’était comme un jeu. En revanche, en 42-43, c’était beaucoup plus dangereux, il fallait du courage pour entrer dans la Résistance à ce moment-là. Mais tous ces gens, au fond, étaient des optimistes. Sinon, ce n’était pas la peine de se battre.

Dernier livre paru

A paraître le 25 octobre