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Rendez-vous à Sharon’s Stone

Cette Sharon-là n’a rien à voir avec l’héroïne de Basic Instinct. Sharon est Ghanéenne et elle vit à Vienne, Autriche, où elle a ouvert une boutique baptisée Sharon’s Stone. C’est le point de départ d’un splendide reportage de Philippe Rekacewicz, cartographe au Monde diplomatique qui nous offre une réflexion sur l’immigration africaine en Europe, illustrée par ses croquis pastel qu’on ne se lasse pas de regarder.

DES CARTES QUI DESSINENT LE NÉOCOLONIALISME

Il y a tout d’abord ce long reportage, issu d’une rencontre de Philippe Rekacewicz, cartographe au Monde diplomatique et animateur du superbe blog Visions cartographiques. C’était l’été dernier, à Vienne, en Autriche. Il y raconte l’histoire de quatre Africains venus trouver refuge en Europe fuyant le Nigéria, le Cameroun ou le Bénin. Chaque histoire concentre en elle-même toute les misères que l’Europe, la grande Europe humaniste et donneuse de leçons, inflige à ceux qui viennent y chercher refuge.

Il explique aussi comment deux urbanistes allemandes ont eu l’idée d’un projet culturel portant sur la représentation de l’espace africain, vu d’Europe. Et cela, par le biais de cercles concentriques dont le cœur serait le magasin Sharon’s Stone, dans le district de Leopoldstat, à Vienne, Autriche. « C’est un voyage qui prend sa source sur une pierre et qui finit par s’ouvrir sur le monde », comme le dit joliment le cartographe.

Philippe Rekacewicz s’est associé au projet et a dessiné (pour une exposition qui démarre le 7 novembre à Vienne) sept cartes géographiques. Ces sept cartes, il nous les présente avec son article, et ce sont des merveilles graphiques. Ce sont des esquisses, des crayonnés coloriés au pastel, et grâce à la Thickbox [1], on peut les agrandir jusqu’à leur taille réelle, la plupart du temps en 1000 pixels de large. A ce niveau de détail, la trame du papier est visible, ainsi que les coups de crayon, les tracés et les légendes au feutre et les couleurs au pastel. Le rendu est extraordinaire.

Les quatre premières cartes retracent le parcours de Marcus (de Yola, Nigéria, à Vienne via Rotterdam et Munich en cinq mois), de Djewe (de Douala, Cameroun, à Vienne en un an), de Daniel (de Boya, Cameroun à Vienne en deux ans) et de Gabriel (de Lomé, Togo à Vienne en dix ans). Des itinéraires en boucles, allers-retours, transits forcés à Hambourg, Paris ou Milan, à la merci de policiers corrompus, de fonctionnaires zélés et de visas Schengen censés leur ouvrir l’accès à l’Europe.

Les trois dernières cartes mesurent les flux migratoires entre l’Autriche et l’Afrique. On y apprend que 21 000 Africains venant d’une cinquantaine de pays vivent aujourd’hui en Autriche, trois fois plus qu’il y a vingt-cinq ans. Et que 19 000 autres ont été naturalisés. Une autre dresse la liste des points noirs des camps de regroupements en Europe, et des « zones rouges » où des candidats à l’immigration trouvent la mort (Gibraltar, l’Adriatique, la mer Egée, les Canaries...) chaque année. La dernière carte est la plus cruelle. Philippe Rekacewicz l’appelle « la grande roue » et elle représente l’absurdité des échanges entre l’Europe et l’Afrique : « l’Afrique sauve l’Europe qui appauvrit l’Afrique qui nourrit l’Europe qui asservit l’Afrique qui paye l’Europe qui continue de piller l’Afrique… »

[1La Thickbox est un procédé qui permet d’agrandir une image dans un article en assombrissant ce dernier, et d’enchaîner plusieurs vues dans un diaporama

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