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Seul dans le noir

Projet étrange qui part dans plusieurs directions sans en creuser aucune, fausse uchronie et roman fantôme, le dernier livre de Paul Auster déroute sans convaincre. Il y avait pourtant de quoi faire au moins deux bons romans avec Seul dans le noir...

LA NUIT AMÉRICAINE

Certains (comme Hubert Artus, dans Rue 89) affirment haut et fort que voilà le meilleur roman de Paul Auster depuis Leviathan, sorti en 1993. On peut être d’accord sur un point : Leviathan est le meilleur roman d’Auster. De là à dire que tout ce qu’il a écrit depuis ne vaut pas Seul dans le noir, il y a un (grand) pas qu’on se gardera bien de franchir. C’est en effet faire bien peu de cas de Mr Vertigo, de Brooklyn follies et surtout du magnifique Livre des illusions.

De quoi parle Seul dans le noir ? De tout et de rien, c’est bien là le problème. Comme il l’explique dans de nombreux entretiens donnés aux journaux français tout ce mois de janvier, Paul Auster a eu l’impression, depuis les élections volées de novembre 2000, de vivre un mauvais rêve. Que non, Bush n’était pas le président des Etats-Unis, que les attentats du 11-Septembre n’était qu’un mauvais scénario de film catastrophe et que l’armée américaine n’avait pas mis les pieds en Afghanistan ou en Irak.

De là est venue l’idée d’une uchronie, du récit d’une bifurcation de l’histoire ou, si l’on veut, d’un univers parallèle au nôtre. Dans celui que raconte Seul dans le noir, la victoire truquée de Bush entraîne des mouvements de protestations qui vont, par cercles concentriques, engendrer une nouvelle guerre de sécession entre la région de New York, démocrate et progressiste, et le reste des Etats-Unis, fidèle au nouvel homme fort.

Voilà un sujet de roman qui vaut la peine d’être creusé, diriez-vous ? Eh bien, pas vraiment. Son histoire, Auster fait mine de s’y intéresser, et nous avec, car il reste un conteur incomparable, puis il la repousse d’un revers de main comme si tout ça, au fond, n’avait aucune importance. Née de l’imagination d’un vieux critique littéraire insomniaque, cette guerre civile est concurrencée dans le roman par l’histoire personnelle d’August Brill et de sa famille d’où les hommes ont disparu.

Mais pas plus que la première, cette deuxième piste n’est suivie jusqu’au bout. Et là où, dans Leviathan par exemple, on avait un modèle de construction narrative au service d’une histoire terrible sur la chute, la non-conformisme et ce qu’on appelle parfois le terrorisme, il ne reste plus qu’un squelette d’intrigue, une pâle et tremblotante lueur qui menace à chaque page d’être engloutie dans l’obscurité.

L’histoire retiendra que ce roman inabouti sera sorti, du moins en France, moins de deux semaines avant la prise de fonctions de Brack Obama, dont Auster attend énormément [1] Sa foi dans l’ancien sénateur du Michigan est à la hauteur de son amertume et de sa colère lors des huit dernières années. L’avenir nous dira si c’était de la naïveté ou de la clairvoyance.

[1« Mon enthousiasme à l’égard du nouveau président des Etats-Unis est total. Je suis prêt à parier qu’Obama respectera toutes les promesses qui sont en son pouvoir » disait-il dans un entretien publié par Libération le 17 janvier.

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