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Contes à rebours : Souvenez-vous

Contes à rebours n°10 - texte intégral

vendredi 15 octobre 2010 - mis à jour le 15 octobre 2010

Parmi les douze nouvelles qui composent mon recueil Contes à rebours, c’est celle qui correspond au mois d’octobre. Un hommage aux cinémas de proximité et à ceux qui les font vivre, qui peut-être s’y reconnaîtront. Et bien sûr au cinéma en général, celui qui nourrit nos rêves et qui illumine nos vies.

C’est fini, cette fois, pour de bon. Marylou a laissé tomber l’idée de diffuser dans le hall la chanson d’Eddy Mitchell, La dernière séance, mais l’air lui tourne dans la tête comme un vieux vinyle rayé. Le générique est terminé, la bobine est arrivée au bout et l’unique salle du Potemkine se rallume déjà.

Voilà, c’est fini. Demain, des types viendront dévisser les sièges, d’autres démonteront le gros projecteur. Dans un mois, le petit cinéma sera démoli. Dans deux mois, on des pelleteuses creuseront les fondations d’un bâtiment flambant neuf avec double vitrage chauffage au sol panneaux solaires façade design, les deux étages seront aménagés en appartements hors de prix, enfin hors de prix pour Marylou, et le rez-de-chaussée sera partagé entre une agence immobilière et un vidéo-club.

Fin juillet, quand Bernier, le propriétaire des murs, lui a annoncé ça, à Marylou, elle a cru qu’il se moquait d’elle. Même pas, en fait. Il était sérieux. Bernier n’avait aucun humour, surtout en affaires.

— Un vidéo-club ? Elle a dit. Un vidéo-club pour que mon public loue des cassettes à la soirée et les regarde chez lui en mangeant une pizza congelée passée au micro-ondes ?

— C’est pas tout à fait ça, lui a répondu Bernier en tapotant le guichet du bout des ongles, façon de lui faire comprendre qu’elle lui faisait perdre son précieux temps. Vous savez, madame Ader, il n’y a presque plus de cassettes dans les vidéos-clubs. C’est des DVD, et on n’est pas obligé de les louer pour la soirée, y a un tarif pour trois heures seulement. Je suis sûr que ça plaira aux habitants. C’est le premier vidéo-club ici, ça manquait.

— Et le cinéma, vous croyez qu’il ne va pas manquer, peut-être ? Cinquante ans, ça fait, qu’il existe. Quand il a ouvert, vous n’étiez même pas né, Monsieur Bernier. Et c’est vous qui allez le démolir, pour y mettre un vidéo-club. Bravo, monsieur Bernier. Vous pouvez être fier de vous. Vraiment.

Qu’est-ce qu’il pouvait s’en foutre des discours de Marylou, Bernier. Lui, ce qui l’intéressait, c’est d’être tête de liste aux prochaines municipales, et ensuite, viser la députation. Pour un ministère, on verrait plus tard. En attendant, il se faisait les dents sur des opérations immobilières comme le Potemkine, entre autres.

Quand il avait acheté les murs, il y a un peu moins de trois ans, Marylou venait juste de perdre Stan, et Bernier était bien le dernier de ses soucis. Elle avait même fermé le cinéma pendant deux mois, et c’était sans doute ça qui avait donné des idées au rapace. Maintenant que le Potemkine croulait sous les dettes, il pouvait passer de la théorie à la pratique.

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