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Une histoire populaire de l’humanité

Dans la lignée d’Howard Zinn, l’historien marxiste anglais Chris Harman a écrit une monumentale Histoire populaire de l’humanité, dans laquelle il décrit les ressorts des transformations sociales parties de la base. Il est mort quelques mois avant le déclenchement du printemps arabe.

Dans ta face, Fukuyama !

Il aura fallu attendre pas moins de douze ans pour voir traduite en français Une histoire populaire de l’humanité, publié en anglais en 1999. Ce n’est pas Agone (éditeur français d’Howard Zinn, et notamment Une histoire populaire des Etats-Unis, et de Clifford Conner pour Histoire populaire des sciences) mais La découverte, qui a pris l’initiative de sortir le livre le plus important de Chris Harman. Il faut croire que cette série sur les histoires populaires trouvent leur public, et un écho certain en une époque où l’idée même de révolution n’est plus taboue.

C’est un défi monumental que s’est lancé Chris Harman : étendre à l’humanité entière, et sur une période allant du néolithique à nos jours, le principe de contre-histoire inauguré par Howard Zinn, lequel s’était restreint aux Etats-Unis depuis la conquête espagnole. Autant dire que si le résultat est très convaincant, on ne peut qu’être frustré que des passages aussi brûlants que ceux évoquant les révolutions américaines et françaises, 1848, la Commune de Paris, la révolution russe ou 1968 ne soient pas plus approfondis. [1]

Malheureusement, ils ne le seront plus, car Chris Harman est mort quelques mois avant Howard Zinn, en novembre 2009. Il avait à peine 67 ans. Les circonstances de sa mort sont étonnantes : il a été terrassé par une crise cardiaque pendant une conférence au Caire devant des militants révolutionnaires égyptiens. Probablement les mêmes qui ont mené la révolte contre le régime de Moubarak au début de l’année 2011... Autrement dit, Harman n’aura pas vu le printemps arabe, mais il est possible qu’il en ait été l’un des ferments.

Car si Harman, marxiste convaincu version extrême gauche (ce qui le rapproche bien plus de Victor Serge que d’Eric Hobsbawm, plus orthodoxe), a entrepris ce travail, c’est bien parce que « L’histoire raconte comment nous sommes devenus ce que nous sommes. Comprendre cela, c’est la clé qui permet de savoir si nous pouvons, et comment nous pouvons, changer le monde ».

Le propos de Harman, c’est démontrer qu’il a existé, tout au long de l’histoire humaine, bien d’autres organisations que le capitalisme et ses quatre siècles (voire cinquante ans à peine dans le cadre de la mondialisation) : « il serait proprement extraordinaire qu’un mode d’organisation économique et social qui ne représente que 0,5% de la durée d’existence de l’espèce humaine soit destiné à se prolonger indéfiniment. »

Autrement dit, le capitalisme est dépassable, et il est utile de se pencher sur les mouvements qui ont tenté de le faire ou qui se sont opposés à lui. Pour ce faire, Chris Harman revient très loin en arrière, avant la révolution néolithique et les bouleversements de l’organisation sociale qui a engendré les premières civilisations et, avec elles, les premières divisions de classes. Sa vision est d’autant plus intéressante qu’elle englobe toute la société, y compris les femmes et les esclaves, et le monde entier, et pas seulement les civilisations méditerranéennes. Où l’on voit qu’au Moyen-âge, la Chine était déjà une grande puissance et que les civilisations africaines étaient beaucoup moins attardées que ne le décriront les explorateurs européens.

L’essentiel de cette Histoire populaire se focalise sur le profond bouleversement engendré par la conquête des Amériques, au début du XVIème siècle, et l’avènement du capitalisme qui allait en découler. Il explique de façon éclairante l’importance de l’esclavage (« des hommes qui étaient la propriété d’autres hommes aux Amériques ») et du salariat (« l’exploitation des travailleurs sans propriété en Europe ») dans la mise en place du capitalisme à l’échelle de l’Europe tout d’abord, puis du monde entier.

Quant à l’expérience soviétique, Chris Harman affirme qu’elle n’avait rien de socialiste, mais qu’il s’agissait plutôt d’un capitalisme d’Etat. La façon dont les apparatchiks russes se sont reconvertis dans les affaires après la dissolution de l’URSS, et l’impressionnant virage ultralibéral du régime chinois après la mort de Mao en sont la preuve. Harman rappelle d’ailleurs comment le peuple russe au début de l’ère soviétique (et après lui les ouvriers des pays d’Europe de l’Est, notamment les Allemands de l’Est, les Hongrois et les Tchèques dans les années 50-60) s’est battu pour garder la maîtrise de la révolution, contre l’appareil d’Etat. Il rejoint en cela les analyses de Victor Serge.

Chris Harman conclut avec espoir qu’au XXIe siècle, la classe ouvrière (dans laquelle il intègre le secteur des services), qui compte des milliards d’individus, répètera les luttes entreprises par des classes beaucoup plus restreintes au XIXe siècle. Il prédit aussi que les classes dominantes « feront tout ce qui est en leur pouvoir pour faire avorter ces tentatives et déchaîneront, si nécessaire, une barbarie sans nom pour s’accrocher à ce qu’elles considèrent comme leur droit sacré au pouvoir et à la propriété. »

[1Des revues militantes françaises mettent certains textes de Chris Harman à disposition, comme celui sur la révolution russe ou sur Mai 68. Voir aussi une série d’articles d’Harman sur le site de la revue Que faire ?

Les éditions La Découverte donnent la possibilité de lire une cinquantaine de pages d’extraits ci-dessous (cliquez dans l’image pour passer en plein écran) :

Dernier livre paru

A paraître le 25 octobre