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Valse avec Bachir

Comment vivre avec dans la tête le souvenir d’un massacre comme celui de Sabra et Chatila, à Beyrouth ? En l’occultant, comme l’a fait le jeune soldat Ari, engagé dans l’armée israélienne en 1982. Valse avec Bachir est un documentaire d’animation extraordinaire qui invente un mode de narration pour raconter l’indicible.

QUAND LA MÉMOIRE DISPARAIT

Il y a cette couleur étrange, indéfinissable, à mi-chemin entre l’orange et le doré, ou entre le sépi et le rouge sang. Et ces dessins qui ne ressemblent à rien d’autre, ni au trait noir et blanc épuré de Marjane Satrapi, ni aux artifices animaliers d’Art Spiegelmann. Un mélange d’animation flash, de dessin classique et d’images en trois dimensions. Mais Valse avec Bachir ne se résume évidemment pas à un exploit technique, si brillant soit-il. C’est avant tout une histoire autobiographique, celle du réalisateur Ari Folman, lui-même soldat de Tsahal (l’armée israélienne) en 1982 au moment de l’invasion du Liban.

C’est aussi, et d’abord, un film sur la mémoire. Car Ari ne se souvient de rien, à part une image obsédante et répétitive, celle de trois soldats nus sortant de la mer près d’une ville illuminée par des fusées éclairantes. Alors, Ari interroge ses anciens amis, et découvrent qu’eux aussi ont de drôles de visions, une meute de chiens qui bouscule tout sur son passage, par exemple.

Valse avec Bachir est construit en cercles concentriques dont le cœur est ce qui s’est passé dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila les 16 et 17 septembre 1982. [1] C’est d’ailleurs par des images vidéo tournées quelques heures après la tragédie que s’achève le film, comme pour raccorder le récit à la réalité. Elles sont terribles, ces images de femmes en pleurs, déchirées par la souffrance et la rage, alors que des mouches tournent autour des corps d’enfants.

Mais elles n’enlèvent rien, au contraire, à la puissance des dessins de David Polonsky et de Yoni Goodman. Soutenus par une bande-son très travaillée où se mélangent musique d’époque (Orchestral Manœuvre in the dark, entre autres) et coups de boutoir des explosions, ils illustrent avec pudeur et finesse les états de panique, de frustration, de colère ou de honte que vivaient intensément des gamins d’une vingtaine d’années jetés dans le brasier libanais — les mêmes, au fond, que ceux du débarquement allié, de la guerre du Vietnam ou de l’invasion de l’Irak.

Valse avec Bachir prouve une fois de plus de quoi le cinéma d’auteur est capable quand il est porté par une histoire vraie et le courage de sortir des sentiers battus.

[1Pour un récit des faits, lire l’article de Pierre Péan publié dans le Monde diplomatique en septembre 2002

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